
D’une crise à l’autre. La Mission (Robert Laffont) commence par un tremblement de terre pour la CIA : les conséquences du 11 septembre 2001, dans une agence affaiblie par la fin de la guerre froide. Elle se termine par une autre crise, tout aussi grave selon son auteur : le deuxième mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche, qu’il décrit comme un démantèlement méticuleux du renseignement américain. Tim Weiner, journaliste spécialisé dans le renseignement, raconte le quart de siècle mouvementé de la CIA.
Après l’attentat contre le World Trade Center, l’Agence est entraînée dans le fiasco des armes de destruction massive, mensonge qui permettra aux Etats-Unis d’envahir l’Irak. La CIA devient, selon Weiner, une « force paramilitaire de rétorsion ». Le renseignement laisse vite la place à la lutte contre le contre-terrorisme, et la traque d’Oussama Ben Laden. Avec un succès très relatif : le commanditaire du 11-Septembre échappera pendant dix ans aux Etats-Unis. La guerre contre la terreur entraînera la création des prisons secrètes de la CIA (ou « sites noirs »), un programme de détention secrète et de tortures de suspects du terrorisme.
Après ce désastre, la CIA a ensuite reconstruit ses capacités de renseignement et d’espionnage. Mais ce retour aux sources fait aujourd’hui face à un défi inédit : celui du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Pour cet ouvrage, le journaliste – vainqueur du prix Pulitzer en 1988, puis du National Book Awards dix-neuf ans plus tard -, s’est entretenu avec six directeurs de la CIA, treize chefs de stations et des officiers restés sous couverture pendant des décennies. Entretien.
L’Express : Une large partie de La Mission est consacrée aux années Trump. Comment analysez-vous l’évolution de sa relation avec la CIA depuis son premier mandat ?
Tim Weiner : Il y a un avant et un après 2020. A l’époque, une première procédure de destitution est lancée contre lui. Trump est accusé d’avoir fait pression sur l’exécutif ukrainien pour tenter de lancer une enquête sur Joe Biden, qui était alors l’un des favoris de la primaire démocrate pour l’élection de 2020. Mais il est acquitté par le Sénat. Après ça, il se déchaîne. Il commence son attaque contre les services de renseignement en limogeant le directeur du renseignement national. John Ratcliffe le remplace alors. Son second est Kash Patel. Deux hommes qui ont aujourd’hui respectivement pris la tête de la CIA et du FBI. Voyons ce qui se joue ici depuis la seconde investiture de Trump. Qu’a fait Ratcliffe depuis son arrivée à la CIA, le 23 janvier ? D’abord, il licencie systématiquement les personnes les plus expérimentées et les plus compétentes. Ensuite, tous les employés de la CIA embauchés entre 2023 et 2024 – car il s’agissait de personnes recrutées par Biden. Tout cela en quelques jours. Enfin, il a annulé la politique de diversité à l’embauche de la CIA, pourtant en vigueur depuis de nombreuses années.
Pourquoi la diversité est-elle importante à la CIA ? Pas parce que l’Agence est un bastion « woke », mais parce qu’elle fonctionne sur un principe très solide : envoyer exclusivement des hommes blancs espionner en Chine, au Pakistan ou au Soudan est une politique déplorable. Vous voulez des gens qui connaissent les langues et les cultures des pays qu’ils espionnent. Vous voulez qu’ils puissent se fondre dans la masse. C’est le superpouvoir de la CIA. C’est comme ça qu’ils ne se font pas prendre. Mais cet édifice est détricoté, très vite, sous les ordres du président des Etats-Unis. Et c’est très dangereux. La plus grande menace pour la sécurité nationale américaine est le président des Etats-Unis.
Vous révélez le nom d’un haut-cadre de la CIA resté jusqu’ici inédit, Tomas Rakusan. Pourquoi est-il important pour le grand public de connaître son identité ?
Dans La Mission, le nom de Rakusan émerge après l’attaque russe contre notre démocratie, en 2016. Cette opération secrète est probablement l’attaque la plus réussie depuis le cheval de Troie de l’Antiquité. Par le political warfare, la « guerre par le milieu social » – une approche sans combat, mêlant désinformation, espionnage, sabotage et subversion -, Moscou est parvenu à diviser le peuple américain, a détruit Hillary Clinton, et a élevé Donald Trump. Dans ce contexte, Tomas Rakusan est nommé en août 2017 à la tête d’un service clandestin de la CIA. Il est celui qui a dirigé la contre-attaque contre les Russes. Or Rakusan a un signe distinctif. D’origine tchèque, il avait neuf ans lorsque les chars soviétiques écrasèrent le Printemps de Prague, en 1968. Ses sentiments envers les Russes étaient donc très forts.
Quand il a pris la tête du service clandestin, il a convoqué tous les officiers supérieurs responsables des opérations. Il leur a dit : « Les Russes ont manipulé nos foutues élections. Comment va-t-on faire pour que cela n’arrive plus jamais ? ». Il leur a demandé d’utiliser l’expérience qu’ils avaient accumulée pendant des années pour traquer les terroristes, et de l’employer contre les Russes. Pas pour les tuer, mais pour mieux les connaître. Qui sont-ils en public et en privé ? Quel est leur véritable nom ? Qui aiment-ils ? Qui détestent-ils ? Avec le but de les approcher et de les recruter.
Rakusan a dit à ses troupes : recrutez des espions russes ; des diplomates russes ; des oligarques russes. Entrez dans le Kremlin. C’était un sacré défi : la CIA tentait d’y pénétrer depuis 1947. Sans succès, jusqu’à ce que la mobilisation dirigée par Rakusan aboutisse au vol des plans de guerre de Poutine pour l’Ukraine, quelques années plus tard. Cette opération a été une leçon d’espionnage magistrale. Il était donc important d’avoir son nom inscrit noir sur blanc dans le livre.
Comment expliquez-vous le succès de cette opération, après des années d’échecs ?
Tom Rakusan et son successeur, Tom Sylvester, ont instillé dans l’esprit général que les Russes avaient gravement porté atteinte à notre démocratie. Ce sentiment a motivé les agents. Mais cela ne s’est pas arrêté avec les élections de 2016. Regardez ce que les Russes font aujourd’hui partout en Europe. Ils mènent une campagne secrète de sabotage, de subversion, d’espionnage visant à détruire les nations démocratiques. Les Etats-Unis ont servi de test pour évaluer la capacité de Poutine à y parvenir. Et il a gagné, puisque nous avons Donald Trump comme président.
Cette lecture n’est-elle pas partisane ? Les Américains n’avaient pas tous besoin des Russes pour voter Trump.
Bien sûr, son élection n’est pas que liée à la Russie. La responsabilité n’est pas à attribuer au Kremlin, mais à nous-mêmes. Cela étant dit, la guerre par le milieu social menée en 2014, 2015, 2016 aux Etats-Unis a créé les conditions de son élection en inoculant du poison au corps politique américain. Depuis, des politiques républicains et les éditorialistes de Fox News répètent la propagande russe dans notre espace public. C’est de la folie ! Oui, Trump est un phénomène américain. Mais son succès politique a été augmenté et renforcé par la guerre politique russe. Comment qualifieriez-vous un endroit où vous pouvez utiliser l’armée comme vous utilisez la police – alors que c’est interdit par la constitution ? Un endroit où un chef d’Etat dit qu’aucun juge ni tribunal ne peut l’arrêter ? Trump rend chaque jour l’Amérique plus semblable à la Russie.
Au milieu des années 2010, les hackers russes confectionnent Cozy Bear, un logiciel malveillant qu’ils utiliseront pour pirater les serveurs du parti démocrate. Vous écrivez qu’il s’agit « de l’opération secrète la plus dévastatrice depuis le 11 septembre ». Sans un seul coup de feu.
Les gens ignorent la gravité de la situation. La guerre par le milieu social a porté Donald Trump au pouvoir. Aujourd’hui, il détruit systématiquement la CIA et le FBI, car ces agences ont enquêté sur les liens entre « l’équipe Trump » et « l’équipe Poutine » lors des élections de 2016. Ce qui se passe est extrêmement dangereux, car cela augmente le risque d’une catastrophe liée à un échec du renseignement comparable à celui du 11 septembre 2001. Imaginez si un attentat se produisait sur le sol américain demain. Que ferait Trump ? Il déclarerait la loi martiale. De fait, il le fait déjà un peu en déployant l’armée dans les rues de certaines villes américaines. Il annulerait la prochaine élection à venir. Ce serait la fin de notre noble expérience de démocratie représentative. Les temps sont graves.
Ce danger n’est pas limité aux seuls Etats-Unis, mais à l’ensemble de la planète. Car la CIA est capable de perturber les plans de beaucoup d’organisations terroristes à travers le monde. Il y a un an, ils ont empêché une tentative d’attaque terroriste contre un concert de Taylor Swift à Vienne. Si ce plan avait été mené à son terme, des milliers de personnes seraient mortes. Que se passerait-il si la CIA était rendue inopérante ?
Remontons un peu le temps. Dans La Mission, on réalise que la CIA, probablement l’un des services de renseignement les plus puissants au monde – si ce n’est le plus puissant – a été aveugle dans beaucoup de zones, comme en Irak, ou au Pakistan. Comment est-ce possible ?
Quand j’ai commencé à couvrir la CIA dans les années 1980, il m’a fallu un certain temps pour comprendre que l' »Agence » est un exécutant de la politique étrangère américaine. A de rares exceptions près, elle fait toujours ce que le président lui dit de faire. Son histoire témoigne des véritables aspirations des présidents, bien mieux que les archives diplomatiques ou militaires. Bien souvent, ce que nous pensons être des échecs du renseignement sont en réalité des échecs politiques. Le renseignement n’a aucune autorité sur les opérations secrètes. Le président les décide. Dans La Mission, je raconte comment le président des Etats-Unis a décidé d’envahir l’Irak six jours après le 11-Septembre. Luis Rueda – l’auteur du plan d’action secret visant à infiltrer les services de renseignement militaire de Saddam Hussein – dit que l’administration Bush aurait envahi le pays même si Saddam s’était présenté avec un élastique et un trombone !
Maintenant, n’oublions pas que l’invasion a été possible grâce à l’évaluation désastreuse – et complètement fausse – de la CIA selon laquelle Saddam Hussein avait effectivement un programme d’armes de destruction massive. Comment a-t-elle pu se tromper à ce point ? D’abord, car elle n’avait plus un seul espion en Irak depuis 1998. Elle n’avait pas de renseignement à sa disposition. La CIA a donc choisi de donner à l’administration Bush ce qu’elle désirait, puisqu’elle avait décidé, quoi qu’il advienne, d’envahir l’Irak. Après l’invasion, la CIA a finalement retrouvé du renseignement de terrain. Quand ils ont rapporté les faits à Bush – l’occupation et la guerre étaient une catastrophe -, il a balayé l’idée.
La guerre a été déclenchée par l’idéologie. L’idéologie est l’ennemie du renseignement. Ce désastre a encore des répercussions aujourd’hui. Quand les renseignements américains ont volé les plans de guerre de Vladimir Poutine pour l’Ukraine et ont décidé de les révéler au monde, on les a accueillis avec circonspection : « N’êtes-vous pas ceux qui nous ont affirmé que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive il y a 18 ans ? » Certains considèrent la CIA comme une force malveillante. Mais elle est essentielle. Comme l’a dit un jour le président Eisenhower, le renseignement est une nécessité désagréable, mais vitale.
A vous lire, le cœur du travail de la CIA est le renseignement humain. C’est ce qui explique sa puissance.
Dans l’un des premiers chapitres du livre, on lit le récit d’une opération secrète au Pérou, qui accouche d’un désastre meurtrier. Un ancien chef de la division Amérique latine, Jack Devine, résume la catastrophe en disant : « La mission était devenue plus importante que les règles. Et c’est dangereux ». Cette phrase est l’histoire de la CIA après le 11-Septembre. Elle illustre comment elle est devenue une force entièrement dédiée au contre-terrorisme. Ce n’est pas le but de l’agence. Avec le retour de l’espionnage à sa juste place en 2017, l’appel aux armes contre la Russie, la CIA a retrouvé sa vraie mission et repris de l’importance. L’espionnage est, dit-on, le deuxième plus vieux métier du monde. Il existe certainement depuis la prise de Jéricho par Josué. Mais nous, Américains, sommes novices en la matière.
Depuis combien de temps la « Piscine » (la DGSE) existe-t-elle chez vous, sous une forme ou sous une autre ? Depuis Richelieu ! Les Chinois pratiquent l’espionnage depuis que Sun Tzu et son Art de la Guerre, il y a 26 siècles. Les Russes, depuis Pierre Le Grand. Nous nous y sommes mis depuis 1947, date de la création de la CIA. Nous sommes des enfants. Mais nous savons une chose : Sun Tzu avait raison quand il a écrit : « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux ». La seule manière de connaître quelqu’un, c’est de lui parler. C’est pour cela que le livre s’appelle « La Mission » : le travail originel de la CIA est l’espionnage, le renseignement humain. Si l’espionnage est l’essence du renseignement, le recrutement de sources est sa quintessence.
Vous peignez un tableau sombre du deuxième mandat de Donald Trump. Dans ce contexte, comment voyez-vous l’avenir de la CIA ?
Nous savons que le cœur du travail de renseignement est le recrutement d’agents étrangers. Comment recrute-t-on des sources ? Pourquoi devient-on un espion des Etats-Unis ? L’argent est évidemment un facteur déterminant. La vengeance aussi. Certains veulent un billet d’avion pour les Etats-Unis. Mais il y a une autre raison. Si vous êtes Russe, Iranien, Chinois, Nord-Coréen… Peut-être voulez-vous changer le monde autour de vous.
La CIA va avoir de plus en plus de mal aujourd’hui à recruter des opposants à ces régimes. Pourquoi ? Car Trump a rejoint l’axe des pays autoritaires. Nous pouvons tamponner la date précise qui symbolise ce tournant : le 24 février 2025, quand il a ordonné aux Etats-Unis de voter contre la résolution condamnant la Russie lors du troisième anniversaire de la guerre en Ukraine. Imaginez un seul instant être un agent de la CIA. Vous avez passé les dix dernières années de votre vie à travailler pour la survie de l’Ukraine, contre l’impérialisme russe. Et vous assistez à ça. Il y a de quoi vous retourner l’estomac !
Après la Seconde Guerre mondiale, l' »Agence » était remplie d’exilés russes, allemands, d’Européens de l’Est. Ainsi, même si ses leaders – des protestants blancs anglo-saxons – ne connaissaient pas le terrain, les agents l’avaient pratiqué. Ils recrutaient des agents animés d’une haine féroce contre Staline. Ils leur parlaient en brandissant une image en miroir de l’Union soviétique : une terre se battant pour la liberté et la démocratie. La cité brillant sur la colline. A présent, ses lumières s’éteignent une à une.





