Ces huit dernières décennies ont représenté la plus longue période sans guerre entre grandes puissances depuis l’Empire romain. Cette ère anormale de paix prolongée a fait suite à deux guerres catastrophiques, si destructrices que les historiens ont jugé nécessaire de créer un nouveau terme pour les décrire : les „guerres mondiales“. Mais si le reste du XXe siècle avait été aussi violent que les deux millénaires précédents, la vie de presque toutes les personnes vivant aujourd’hui aurait été radicalement différente.
L’absence de guerres entre grandes puissances depuis 1945 n’est pas un pur hasard. L’expérience d’un conflit meurtrier entre 1939 et 1945 a poussé les architectes de l’après-guerre à tenter de modifier le cours de l’Histoire. L’expérience personnelle des dirigeants américains, qui ont remporté la guerre, leur a donné la confiance nécessaire pour imaginer l’inimaginable et faire ce que les générations précédentes avaient rejeté comme irréalisable, en construisant un ordre international capable d’apporter la paix. Pour que cette longue période de paix se poursuive, dirigeants et citoyens doivent aujourd’hui reconnaître l’ampleur de cet exploit, prendre conscience de sa fragilité et entamer un débat sérieux sur les mesures à prendre pour le préserver pour la prochaine génération.
Le conflit nucléaire évité, pour l’instant
Trois chiffres résument les succès de l’ordre international en matière de sécurité : 80, 80 et 9. Cela fait quatre-vingts ans qu’il n’y a pas eu de guerre ouverte entre les grandes puissances. Cela a permis à la population mondiale de tripler, à l’espérance de vie de doubler et au PIB mondial d’être multiplié par 15.
Cela fait également quatre-vingts ans que les armes nucléaires ont été utilisées pour la dernière fois dans une guerre. Le monde a survécu à plusieurs crises graves, dont la plus dangereuse a été la crise des missiles de Cuba. Lorsque les États-Unis ont affronté l’Union soviétique au sujet des missiles à tête nucléaire installés à Cuba, John F. Kennedy a estimé que les chances d’une guerre nucléaire étaient comprises entre une sur trois et une sur deux. Plus récemment, au cours de la première année de la guerre totale menée par la Russie contre l’Ukraine, en 2022, Vladimir Poutine a sérieusement menacé de mener des frappes nucléaires tactiques. Selon un article du New York Times, la CIA estimait à 50 % les chances d’une frappe nucléaire russe si la contre-offensive ukrainienne venait à submerger les forces russes en retraite. En réponse, le directeur de la CIA, Bill Burns, a été envoyé à Moscou pour faire part des préoccupations américaines. Heureusement, une collaboration imaginative entre les États-Unis et la Chine a dissuadé Poutine, mais cela a rappelé la fragilité du tabou nucléaire, cette norme mondiale tacite selon laquelle l’utilisation des armes nucléaires ne devrait pas être envisagée.
Dans les années 1950 et 1960, les dirigeants mondiaux s’attendaient à ce que les pays se dotent d’armes nucléaires dès qu’ils en auraient acquis la capacité technique. Kennedy avait prédit qu’il y aurait 25 à 30 États dotés d’armes nucléaires dans les années 1970, ce qui l’avait conduit à promouvoir l’une des initiatives les plus audacieuses de la politique étrangère américaine. Aujourd’hui, 185 États ont signé le Traité de non-prolifération nucléaire, renonçant ainsi aux armes nucléaires. Il est remarquable de constater que seuls neuf pays possèdent des arsenaux nucléaires.
Tout comme ces 80 années de paix et l’absence de guerres nucléaires, le régime de non-prolifération, dont le traité est devenu la pièce maîtresse, est une réalisation fragile. Plus de 100 pays disposent désormais de la base économique et technique nécessaire pour fabriquer des armes nucléaires. Leur choix de s’en remettre aux garanties de sécurité d’autres pays est contre nature d’un point de vue géostratégique et historique. Un sondage réalisé cette année par l’Institut Asan a révélé que les trois quarts des Sud-Coréens sont désormais favorables à l’acquisition de leur propre arsenal nucléaire pour se protéger contre les menaces de la Corée du Nord. Et si Poutine parvient à faire avancer ses objectifs de guerre en ordonnant une frappe nucléaire tactique contre l’Ukraine, d’autres gouvernements concluront probablement qu’ils ont besoin de leur propre bouclier nucléaire.
La Longue Paix
En 1987, l’historien John Lewis Gaddis a publié un essai marquant, The Long Peace (la Longue Paix). Cela faisait quarante-deux ans que la Seconde Guerre mondiale avait pris fin, une période de stabilité comparable à celle qui s’était écoulée entre le Congrès de Vienne en 1815 et la guerre franco-prussienne en 1870, puis les décennies qui avaient suivi jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914. Gaddis affirmait que cette longue période de paix moderne avait pour fondement la guerre froide. Dans des conditions structurelles qui, à une époque antérieure, auraient presque certainement conduit à une troisième guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique se sont affrontés avec des arsenaux suffisants pour résister à une frappe nucléaire et riposter de manière décisive. Les stratèges nucléaires ont décrit cette situation comme un équilibre de la terreur ou une destruction mutuelle assurée.
Outre la création des Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme, les accords multilatéraux qui ont finalement abouti à la création de l’Union européenne et la dimension idéologique féroce de la rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétique, le facteur central de la paix, selon Gaddis, était le jugement mutuel selon lequel les intérêts systémiques l’emportaient sur les intérêts idéologiques. Les Soviétiques détestaient le capitalisme et les Américains rejetaient le communisme. Mais leur désir d’éviter la destruction mutuelle était plus important. Pour Gaddis, „la modération des idéologies doit donc être considérée, au même titre que la dissuasion nucléaire et la reconnaissance, comme un mécanisme d’autorégulation majeur dans la politique d’après-guerre“.
L’illusion de la fin de l’Histoire
Comme l’a décrit Gaddis, le monde s’était durant la guerre froide divisé en deux camps dans lesquels chaque superpuissance cherchait à attirer des alliés et des pays alignés à travers le globe. Les États-Unis ont lancé le plan Marshall pour reconstruire l’Europe occidentale, créé le Fonds monétaire international et la Banque mondiale afin de promouvoir le développement mondial, et poussé à la conclusion de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) afin de fixer les règles des échanges économiques pour favoriser la croissance économique. Les États-Unis ont même abandonné leur stratégie antérieure consistant à éviter les alliances contraignantes – une idée qui remonte à la présidence de George Washington – en adhérant à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan) et en s’engageant par traité envers le Japon. Ils ont exploré toutes les options possibles pour établir un ordre de sécurité international capable de contrer la menace du communisme soviétique. Comme l’un d’entre nous (Graham Allison) l’a expliqué dans Foreign Affairs, „s’il n’y avait pas eu la menace soviétique, il n’y aurait pas eu de plan Marshall ni d’Otan“.
Après la chute de l’Union soviétique, au début des années 1990, les triomphalistes ont salué une nouvelle ère unipolaire dans laquelle seuls les États-Unis restaient une grande puissance. Ce nouvel ordre devait pouvoir permettre aux autres pays de prospérer sans se soucier des conflits entre grandes puissances. Les discours dominants des deux premières décennies qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique ont même proclamé „la fin de l’histoire“. Selon les termes du politologue Francis Fukuyama, le monde assistait à „la fin de l’évolution idéologique de l’humanité et à l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme ultime de gouvernement humain“. S’appuyant sur l’exemple des restaurants McDonald’s, Thomas Friedman affirmait que le développement économique et la mondialisation garantiraient une ère de paix. Ces idées ont inspiré les invasions américaines en Afghanistan et en Irak, qui ont enlisé les États-Unis dans des guerres interminables et sans issue pendant deux décennies.
La diplomatie créative a également joué un rôle essentiel dans ce chapitre de l’histoire. La désintégration de l’Union soviétique et l’émergence de la Russie et de 14 nouveaux États indépendants d’Europe de l’Est auraient dû entraîner une augmentation du nombre de pays dotés d’armes nucléaires. Plus de 12 600 armes nucléaires ont été laissées en dehors de la Russie lorsque l’Union soviétique s’est effondrée. Il a fallu un partenariat extraordinaire entre les États-Unis et la Russie démocratisée de Boris Eltsine, financé par un programme de dénucléarisation coopératif mené par les sénateurs américains Sam Nunn et Richard Lugar, pour garantir que ces armes ne tombent pas entre de mauvaises mains. En 1996, des équipes avaient retiré toutes les armes nucléaires du territoire de l’ancienne Union soviétique et les avaient soit renvoyées en Russie, soit démantelées.
Les changements géopolitiques qui ont suivi la chute de l’Union soviétique ont redéfini les relations des États-Unis avec leurs anciens adversaires et leurs nouveaux rivaux. En 2009, lorsque Barack Obama a pris ses fonctions de président des États-Unis, la Russie et la Chine étaient toutes deux considérées comme des „partenaires stratégiques“. Cette opinion est restée dominante. Mais lorsque Donald Trump est devenu président des États-Unis en 2017, la réalité d’une Chine ambitieuse et en pleine ascension et d’une Russie revancharde et rancunière a conduit à reconnaître que les États-Unis étaient entrés dans une nouvelle ère de concurrence entre grandes puissances.
Les dangers à venir
Avant sa mort, en 2023, Henry Kissinger a rappelé à plusieurs reprises à ses collègues qu’il pensait que ces huit décennies de paix entre les grandes puissances avaient peu de chances d’atteindre un siècle complet. Parmi les facteurs qui, selon l’Histoire, contribuent à la fin violente d’un cycle géopolitique majeur, cinq se distinguent et pourraient mettre fin à la longue paix actuelle.
En tête de liste figure l’amnésie. Les adultes américains, y compris tous les officiers militaires en service, n’ont aucun souvenir personnel des coûts horribles d’une guerre entre grandes puissances. Peu de gens ont conscience qu’avant cette période exceptionnelle de paix, une guerre toutes les générations ou deux était la norme. Beaucoup pensent aujourd’hui qu’un conflit entre grandes puissances est inconcevable.
L’existence de concurrents en pleine ascension menace également la paix. L’ascension fulgurante de la Chine remet en cause la prééminence des États-Unis, faisant écho au type de rivalité féroce entre une puissance établie et une puissance montante qui, selon l’historien grec Thucydide, conduirait à un conflit. Au début du XXIe siècle, les États-Unis ne se souciaient guère de la concurrence de la Chine, qui était loin derrière sur les plans économique, militaire et technologique. Aujourd’hui, la Chine a rattrapé, voire dépassé les États-Unis dans de nombreux domaines, notamment le commerce, l’industrie manufacturière et les technologies vertes, et progresse rapidement dans d’autres domaines. Dans le même temps, Poutine, qui préside un pays en déclin mais dispose toujours d’un arsenal nucléaire capable de détruire les États-Unis, a démontré sa volonté de recourir à la guerre pour restaurer une certaine grandeur à la Russie. Avec l’intensification des menaces russes et le déclin du soutien de l’administration Trump à l’Otan, l’Europe peine à faire face aux défis sécuritaires aigus qui l’attendent dans les décennies à venir.
Le nivellement économique mondial augmente aussi la possibilité d’une guerre. La prédominance américaine s’est érodée à mesure que d’autres pays se sont remis des ravages des deux guerres mondiales. En 1945, alors que la plupart des autres grandes économies avaient été détruites, les États-Unis représentaient la moitié du PIB mondial ; à la fin de la guerre froide, la part des États-Unis était tombée à un quart. Un monde multipolaire est en train d’émerger, dans lequel plusieurs États indépendants peuvent agir dans leur sphère d’influence sans demander la permission ni craindre de sanctions. Cette érosion s’accélère lorsque la puissance dominante se surendette, comme le font aujourd’hui les États-Unis selon le célèbre gestionnaire de fonds spéculatifs Ray Dalio.
Lorsqu’une puissance établie s’étend également trop sur le plan militaire, en particulier dans des conflits qui ne figurent pas en tête de liste de ses intérêts vitaux, sa capacité à dissuader ou à se défendre contre les puissances montantes s’affaiblit. Le philosophe et général chinois Sun Tzu a écrit : „Lorsque l’armée s’engage dans des conflits prolongés, les ressources de l’État viennent à manquer“. Cela décrit bien la coûteuse dérive des interventions en Irak et en Afghanistan et l’incapacité de l’armée américaine à se concentrer sur des défis plus urgents. En consacrant ses ressources à ces conflits prolongés, les États-Unis ont détourné leur attention de l’amélioration de leurs capacités de défense contre des adversaires de plus en plus sophistiqués et dangereux. Plus préoccupant encore est le fait que les institutions chargées de la sécurité nationale américaine sont entrées dans un cercle vicieux, soutenu par le Congrès et l’industrie de la défense, dans lequel elles exigent davantage de financements plutôt que de rechercher des moyens plus stratégiques pour faire face aux graves menaces qui pèsent sur les intérêts nationaux.
Enfin, et c’est le plus préoccupant, la tendance d’une puissance établie à sombrer dans de profondes divisions politiques internes paralyse sa capacité à agir de manière cohérente sur la scène mondiale. Cela est particulièrement problématique lorsque les dirigeants ont des positions opposées sur la question de savoir si et comment le pays doit maintenir un ordre mondial efficace. C’est ce qui se passe aujourd’hui : l’administration actuelle à Washington bouleverse presque toutes les relations, institutions et processus internationaux existants pour imposer sa vision de la manière dont l’ordre international doit changer.
Les cycles géopolitiques ne durent pas éternellement. Pour les Etats-Unis, la question la plus importante est de savoir si la nation peut se rassembler pour reconnaître les dangers du moment, trouver la sagesse nécessaire pour les surmonter et prendre des mesures collectives pour prévenir – ou plus exactement, retarder – la prochaine convulsion mondiale. Malheureusement, comme l’a observé Hegel, le passé nous enseigne que trop souvent, nous ne tirons pas les leçons de l’Histoire. Lorsque les dirigeants américains ont élaboré la stratégie de la guerre froide qui a été le fondement d’une longue période de paix, leur vision dépassait de loin la sagesse conventionnelle des époques précédentes. Pour maintenir cette exception historique qui a permis au monde de connaître une période sans précédent de paix entre grandes puissances, il faudra aujourd’hui un élan similaire d’imagination stratégique et de détermination nationale.
*Graham Allison est professeur de sciences politiques à l’université Harvard et auteur de l’essai Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucydide ? (Odile Jacob). James A. Winnefeld Jr est un amiral de l’US Navy, ancien vice-chef d’Etat-major des armées des Etats-Unis. Il a dirigé le President’s Intelligence Advisory Board (PFIAB) de 2022 à 2025.
Cet article est paru en version originale dans la revue Foreign Affairs © 2025 Foreign Affairs. Distributed by Tribune Content Agency.
„La Longue Paix s’achève peut-être…“ : la mise en garde de Graham Allison et James Winnefeld Jr. 2025 IUSTITIA.BG – Investigations 2009-2025 2025-12-07 11:55:00 Dernières nouvelles, actualités mondiales, actualités nationales, actualités les plus importantes, dernières nouvelles, les plus importantes, dernières nouvelles du jour, Justice, Petar Nizamov, Plumes, Petar Nizamov- Plumes, Justice bg, iustitia.bg, iustitia, iusticia, usticia, enquête, Bourgas, Bulgarie, actualités, dernières nouvelles, actualités du jour, actualités d’aujourd’hui, actualités d’aujourd’hui, actualités de Bulgarie, actualités de blitz, actualités principales, les plus importantes, les plus commentées, dernières nouvelles, Boyko Borisov, actualités, météo, coronavirus, actualités, actualités, météo, facebook, youtube, facebook, instagram, actualités d’aujourd’hui, actualités de dernière minute, actualités d’aujourd’hui, actualités, actualités bg, actualités principales, actualités chaudes, actualités bg, site d’actualités, toutes les actualités, actualités bg, actualités de dernière heure, dernières, dernières nouvelles bg, actualités d’aujourd’hui, actualités d’aujourd’hui, actualités de dernière heure, dernières nouvelles, aujourd’hui, actualités bg, actualités, actualités vesti, actualités 24 heures, vesti bg novini, actualités mondiales, bird bg, bivol bg, bivol, trud bg novini, dernières nouvelles aujourd’hui, novinite bg news, bonjour la Bulgarie, armoiries des partis politiques, delyan peevski, scandaleux, télévision nationale bulgare, free europe, télévision, scandale, exclusif, en direct, télévision en direct maintenant, télévision, télévision en ligne, programme télévisé, bg, en direct maintenant, informations télévisées, en ligne, télévision en direct en ligne, tribunal, tribunal de Bourgas, tribunal de district de Bourgas, tribunal de Bourgas, tribunal de district de Bourgas, tribunal de district de Bourgas, cour d’appel de Bourgas, procureur de Bourgas, bureau du procureur de Bourgas, bureau du procureur de district de Bourgas, bureau du procureur de district de Bourgas, procureur en chef, ivan geshev, procureur geshev, tsatsarov, mvr burgas, odmvr burgas, odp burgas, police de Bourgas, police de district de Bourgas, procureur tsatsarov, affaires sgs, tribunal de varna, président de la Cour suprême de justice, décisions judiciaires en matière civile, décisions dans les affaires, tribunal de Plovdiv, décision de justice, décisions de cas, tribunal de Varna, pénal, affaires, district, décisions du tribunal de district, travail au tribunal, président de la Cour suprême de justice, juges de la Cour suprême, tribunal de Sofia, juges suppléants, Plovdiv, tribunal de Plovdiv, juges Plovdiv, Cour suprême, Inspection de la Cour suprême de justice, Conseil judiciaire suprême, Cour suprême, Conseil judiciaire suprême, avocat, avocat affaires pénales, avocat affaires civiles, avocat affaires matrimoniales, avocat administratif, droit pénal, procédure pénale, droit civil, procédure civile, droit administratif, droit constitutionnel,


