Max Boot appartient à ce cercle restreint – mais qui ne cesse de grandir depuis l’élection de Donald Trump en 2016 et sa réélection huit ans plus tard – des républicains qui ont pris leurs distances avec un parti dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Chroniqueur au Washington Post et spécialiste de politique étrangère, ce chercheur principal en sécurité nationale au Council on Foreign Relations plaide pour une implication accrue des États-Unis en Ukraine. Ces derniers mois, il n’a cessé d’étriller Donald Trump pour son inaction – pour ne pas dire son impuissance – face à Vladimir Poutine. Récemment, le président américain a opéré un virage à 180 degrés, du moins dans le discours, qualifiant la Russie de „tigre de papier“ et envisageant même de livrer des missiles Tomahawk pour soutenir l’Ukraine. Une volte-face spectaculaire ?
Dire que Max Boot reste sceptique serait un euphémisme : „La rhétorique de Trump a basculé d’un extrême à l’autre. En revanche, ses actes sont restés constants, et ils se résument à faire le strict minimum pour aider l’Ukraine“, dénonce-t-il. Comment expliquer qu’un président capable de frapper l’Iran par surprise et d’arracher à Benyamin Netanyahou un plan de paix à Gaza n’ait jamais osé imposer la moindre sanction à un dirigeant sanguinaire comme Poutine ? Pourquoi un tel écart entre la parole et les actes ? Où se trouve la cohérence de sa politique étrangère ? Y a-t-il une doctrine Trump ? Auteur d’une biographie remarquée de Ronald Reagan (Reagan : His Life and Legend), désignée par le New York Times comme l’un des dix meilleurs livres de 2024, dans laquelle il montrait que le reaganisme contenait déjà les germes du trumpisme, Max Boot en est persuadé : face à Poutine, la doctrine Reagan aurait été bien différente. Entretien.
L’Express : Comment interpréter ce nouveau revirement de Donald Trump sur l’Ukraine ?
Max Boot : Je resterais prudent quant au fait d’accorder trop de poids ou d’importance à ce que dit Trump. Rappelez-vous cette fameuse confrontation avec Zelensky dans le bureau Ovale en début d’année. Il lui a dit : „Tu n’as pas les cartes en main“, suggérant en gros que le dirigeant ukrainien était responsable de la guerre, et que la seule façon d’y mettre fin serait que Kiev fasse d’importantes concessions. Et maintenant, il affirme non seulement que l’Ukraine a de nombreuses cartes à jouer, mais qu’elle peut même reconquérir l’ensemble de ses territoires perdus – ce que même de nombreux Ukrainiens ne considèrent pas comme réaliste, du moins à court terme. Ainsi, sa rhétorique a basculé d’un extrême à l’autre. En revanche, ses actes ont été plus constants, et ceux-ci se résument à faire le strict minimum pour aider l’Ukraine. Il a accepté de vendre des armes à des pays européens pour qu’eux les transmettent à l’Ukraine, mais il n’a jamais voulu fournir d’aide militaire directe à Kiev. Il a adopté un ton plus dur cet été vis-à-vis de Poutine, commençant à critiquer ouvertement la Russie, mais il n’a imposé aucune nouvelle sanction. Il a même exempté la Russie des droits de douane qu’il a infligés au reste du monde.
Donc, malgré cette nouvelle posture martiale vis-à-vis de Moscou, et ce soutien rhétorique accru à l’Ukraine, rien ne s’est traduit concrètement dans ses décisions. Il a menacé à plusieurs reprises d’imposer des sanctions à la Russie, en vain. N’écoutez pas ce que Trump dit, regardez plutôt ce qu’il fait. Il prétend désormais vouloir fournir des missiles de croisière Tomahawk – avec une portée de près de 2000 km – à l’Ukraine, ce qui permettrait de frapper des cibles partout en Russie. Est-ce qu’il va vraiment faire ça ? Je ne le croirai que quand je le verrai. Pour l’instant, je reste sceptique.
„Trump est un négociateur incompétent, mais au moins, il est doué pour faire volte-face. Cela pourrait bien être son principal atout“, écriviez-vous en mai dernier…
Avec Trump, tout est possible bien sûr. Il a déjà changé de position sur plusieurs sujets. Il est passé de propos très pro-russes et anti-ukrainiens, à un discours beaucoup plus pro-Ukraine et critique envers la Russie. Mais là encore, il n’a pas changé de cap en termes d’actions concrètes. L’effet concret de sa politique, c’est de transférer la responsabilité du soutien à l’Ukraine vers l’Europe. Et, il faut le dire, les Européens font globalement davantage, ils s’impliquent plus, ils aident l’Ukraine à tenir bon. Bien sûr, la responsabilité première de la survie de l’Ukraine repose sur les Ukrainiens eux-mêmes, et ils en font énormément, non seulement sur le front, mais aussi à travers leurs progrès impressionnants dans la production de drones, de munitions, et même de leurs propres missiles de croisière à longue portée. Les Européens et les Ukrainiens font beaucoup. Mais Trump, lui, fait très peu, surtout comparé à ce que les États-Unis pourraient faire s’ils le décidaient. Et c’est clairement bien moins que ce que faisait Biden.
Selon une information du Wall Street Journal, Donald Trump envisage d’autoriser le partage de renseignements américains cruciaux avec Kiev. N’est-ce pas la preuve qu’il entend agir ?
C’est la première initiative de Trump qui n’avait pas été prise par Biden : partager des renseignements facilitant les frappes ukrainiennes contre des cibles en Russie. On est bien loin des plaintes récurrentes de Trump, qui affirmait jusqu’ici que le soutien américain à l’Ukraine menait tout droit vers une Troisième Guerre mondiale. J’espère que ce petit pas s’inscrit dans une réflexion plus large de Trump sur l’ensemble de la guerre, étant donné que, jusqu’à présent, il s’est montré extrêmement complaisant envers Poutine. Mais, comme pour tout ce qui concerne Trump, il est difficile de savoir ce que cela signifie réellement. Il change souvent de cap, fait des zigzags et finit, bien souvent, par revenir au point de départ. Mais la bonne nouvelle pour l’Ukraine, c’est que l’Europe avance sur un plan destiné à mettre à disposition de Kiev près de 200 milliards de dollars d’avoirs russes gelés sous la forme d’un „prêt“ qui ne sera jamais remboursé, à moins que la Russie n’accepte de payer des compensations pour les destructions qu’elle a causées. Cela permettra à l’Ukraine de continuer le combat indéfiniment, même sans un soutien massif des États-Unis. Tandis que Trump se retire, l’Europe, elle, prend le relais.
„Poutine est irrité par les efforts européens pour aider l’Ukraine. […] L’incursion de drones en Pologne et les dégâts causés aux bâtiments européens à Kiev pourraient bien être un avant-goût de ce que les pays de l’OTAN peuvent attendre s’ils osent envoyer des troupes en Ukraine“, alertiez-vous le mois dernier dans une de vos chroniques. Que vouliez-vous dire ?
Il y a toujours la possibilité que ces incursions en Pologne et dans d’autres pays de l’Otan aient été accidentelles (NDLR : Moscou a nié toute implication). Mais la thèse la plus probable, étant donné leur nombre et la profondeur de leur pénétration dans le territoire de l’Otan, c’est qu’il s’agit d’un signal envoyé par Poutine, et probablement d’un test de la détermination occidentale.
Toute relation internationale avec Trump se transforme rapidement en concours de flatterie
Le message qu’il veut faire passer, selon moi, c’est que les pays européens ne devraient pas accroître leur soutien à l’Ukraine. Je pense qu’il a été troublé, en mars dernier, lorsque des responsables européens ont commencé à évoquer l’idée de constituer une force de maintien de la paix en Ukraine, dans l’éventualité d’une fin du conflit. Poutine ne souhaite pas voir de troupes européennes en Ukraine, et à terme, bien sûr, il veut que l’Europe et les États-Unis coupent complètement leur aide sécuritaire à Kiev. Donc, ce qu’il fait là, c’est envoyer un message, de différentes manières, y compris avec l’attaque de drones sur Kiev, qui a endommagé le bâtiment de la Commission européenne et celui du British Council. Et il y a eu aussi en août dernier cette attaque dans l’ouest de l’Ukraine, qui a touché une usine américaine. Le message est clair : les Européens et les Américains ne sont pas à l’abri des frappes russes, et s’ils intensifient leur soutien à l’Ukraine, la Russie ripostera encore plus violemment. Et jusqu’à présent, la réaction de l’Otan a été plutôt solide, en particulier avec les efforts pour renforcer les défenses anti-drones et les défenses aériennes le long de la frontière russe.
Mais il est clair qu’il reste des marges de progression, notamment avec ce qui a été évoqué : abattre tout appareil russe qui violerait l’espace aérien de l’Otan, même brièvement. Mais encore une fois, ce serait plus efficace avec un soutien américain plus fort. Certes, Trump a dit qu’il soutiendrait les Européens s’ils devaient abattre un avion russe, si nécessaire. Mais en même temps, il minimise ces incursions, réduit l’aide sécuritaire des États-Unis à ses alliés européens, et il n’a pas proposé que des avions américains participent à ces missions de défense aérienne.
Le climat entre les Européens et Donald Trump s’est toutefois amélioré ces derniers mois. Ont-ils trouvé la clé pour coopérer avec lui ?
Les Européens ont fait un travail remarquable dans leur gestion de Trump, surtout si on compare avec son premier mandat, où ils ne s’en étaient pas très bien sortis. À l’époque, il y avait des tensions entre Angela Merkel et Trump, entre Trump et d’autres dirigeants européens, et il menaçait même de quitter l’Otan. Aujourd’hui, le climat est beaucoup plus positif, comme on l’a vu lors du sommet de l’Otan aux Pays-Bas en juin, où Trump a même fait l’éloge de l’Alliance. Deux leviers principaux ont permis aux Européens de „maîtriser“ Trump : le financement et la flatterie. Côté financement, ils ont promis – dans le cadre de l’Otan – d’augmenter leurs dépenses de défense à 5 % du PIB, même si, soyons honnêtes, c’est en grande partie de la poudre aux yeux, et ça ne se concrétisera pas avant des années. Mais cela semble suffire à satisfaire Trump. Ce qui est un peu étrange d’ailleurs, c’est qu’il demande 5 % aux Européens alors que les États-Unis consacrent environ 3 % de leur PIB, et il ne cherche même pas à augmenter le budget américain à ce niveau-là. Mais passons. Ensuite, il y a la flatterie : Mark Rutte, le patron de l’Otan, et d’autres ont particulièrement bien su entretenir son ego en lui disant à quel point il est formidable, qu’il est en quelque sorte le „papa“ des Européens, etc. Toute relation internationale avec Trump se transforme rapidement en concours de flatterie.
On l’a vu avec les frappes en Iran cet été ou, plus récemment, avec le plan pour Gaza : la politique étrangère de Trump ne se réduit pas à de la rhétorique. Pourtant, face à la Russie, il apparaît impuissant. Sa politique étrangère semble illisible. Comment la comprenez-vous ?
Il m’est difficile d’expliquer l’attitude de Trump envers Poutine et la Russie. Il y a eu toutes sortes de théories, mais très peu de preuves concrètes. Ce qui est clair, c’est qu’il est depuis des années très indulgent à l’égard de Poutine. Il est un grand admirateur du président russe même si, pour être honnête, il admire beaucoup de dictateurs, donc je ne suis pas sûr que Poutine soit un cas si unique que ça. Ce qui est nouveau et intéressant, c’est que depuis cet été, Trump a commencé à critiquer Poutine, affirmant que ce dernier „le balade“.
Il est clairement frustré que Poutine ne veuille faire aucune concession pour mettre fin à la guerre, alors que c’est le cœur de la campagne de Trump pour obtenir le prix Nobel de la paix. Selon moi, Trump le prend personnellement : il estime que Poutine l’insulte, parce que lui veut vraiment mettre fin à cette guerre, et il semble penser que le dirigeant russe est son ami, et qu’en tant qu’ami, il devrait accéder à sa demande. Or, Poutine n’a montré aucun intérêt à aller dans ce sens. Encore une fois, on voit bien que Trump est frustré – mais moi, ce qui me frustre, c’est de ne pas comprendre pourquoi Trump ne se contente pas d’imposer des sanctions à la Russie, ce qui serait une mesure largement soutenue par le Congrès, des deux côtés de l’échiquier politique.
Vous avez consacré une biographie à Ronald Reagan, où vous expliquez que, sous bien des aspects, le reaganisme portait déjà en lui les germes du trumpisme. Mais sur le terrain de la politique étrangère, aurait-il pris les mêmes décisions que Donald Trump ? Comment, selon vous, aurait-il réagi face à Vladimir Poutine ?
Il m’est difficile de parler au nom de quelqu’un qui est mort depuis plus de vingt ans [Rires]. Reagan, comme beaucoup de républicains traditionnels aujourd’hui, n’aurait vraisemblablement aucune hésitation à soutenir l’Ukraine et à s’opposer à l’agression russe. Cela correspondrait tout à fait à ce qu’on appelait la doctrine Reagan, qui consistait à aider les „combattants de la liberté“ à lutter contre l’agression communiste dans les années 1980 que ce soit en soutenant Solidarnosc en Pologne pour résister au régime communiste, ou en fournissant des armes aux moudjahidines afghans ou aux Contras nicaraguayens. Ce sont toutes des actions que Reagan a entreprises. On peut très facilement voir l’invasion russe de l’Ukraine à travers un prisme similaire. Reagan ferait probablement beaucoup plus que Trump pour aider les Ukrainiens. Et il n’aurait aucune hésitation à imposer des sanctions et des tarifs sévères à la Russie pour la punir de son agression.
Le monde nostalgique de Trump dans 25 ans ? Quelle idée terrifiante
En même temps, je suis sûr qu’il laisserait aussi une porte ouverte pour discuter avec Poutine, car même au plus fort de la guerre froide, au début des années 1980, il tenait à dialoguer avec les dirigeants soviétiques pour préserver la paix. Mais la réalité, c’est que Reagan n’a eu de véritables succès dans ses négociations avec les Soviétiques qu’une fois que Gorbatchev – qui était un dirigeant communiste très différent – est arrivé au pouvoir en 1985. C’était un réformateur sincère, quelqu’un qui voulait vraiment transformer le système soviétique despotique et mettre fin à la guerre froide. Et donc lui et Reagan avaient, en quelque sorte, des objectifs similaires. Ils ont pu négocier ensemble de manière fructueuse. Alors que négocier avec Poutine serait bien plus difficile, ce serait comme essayer de parler avec Brejnev. On n’irait probablement pas très loin.
Dans votre biographie de Reagan, vous soulignez les nombreuses similitudes entre lui et Trump. Mais là où Reagan parlait d’“une Amérique au matin“, Trump décrit „une Amérique en ruines“, écrivez-vous. En quoi est-ce une différence fondamentale entre les deux présidents républicains ?
Il y a effectivement des similitudes, notamment le fait que ce sont les deux seuls hommes ayant animé des émissions de télévision nationales avant de devenir présidents des États-Unis. On trouve aussi quelques points communs dans leurs positions politiques : tous deux favorisent des impôts plus faibles, la nomination de juges conservateurs, etc. Mais il existe aussi des différences majeures. Vous avez mis le doigt sur l’une des plus importantes : Reagan avait une vision optimiste et positive de l’Amérique : celle d’une „cité brillante sur la colline“, dont les meilleurs jours étaient encore à venir. Trump, lui, propose une vision sombre, dystopique et pessimiste de l’Amérique, décrite comme une terre de carnage, où nos meilleurs jours sont derrière nous, où tout va à vau-l’eau : des villes transformées en zones de guerre, une économie ruinée. Et il se présente comme celui qui doit rétablir une nouvelle ère dorée. Cela conduit à une vision très sombre, morose et clivante de l’Amérique. Et cela débouche sur une autre différence fondamentale entre Reagan et Trump.
Laquelle ?
Leur manière de gérer l’opposition. Reagan, lui, a eu beaucoup de succès en travaillant avec les démocrates, comme Tip O’Neill, et en tendant la main à l’électorat démocrate. Souvenez-vous : en 1984, il a remporté 49 États sur 50, alors que le Parti démocrate était encore le parti majoritaire aux États-Unis. Il a donc réussi à transcender les clivages partisans et à collaborer avec les démocrates. L’une des raisons, c’est qu’il n’utilisait jamais les attaques personnelles. Il n’invectivait pas ses adversaires. Il appelait les démocrates „mes amis“, et disait qu’il n’était pas toujours d’accord avec eux, mais sans jamais remettre en cause leurs intentions. Il ne suggérait pas qu’ils voulaient du mal au pays.
Trump, en revanche, dit régulièrement que les démocrates sont des communistes, qu’ils cherchent à détruire l’Amérique, qu’ils sont des vermines, des êtres maléfiques. Toute cette rhétorique insultante limite mécaniquement sa popularité. Il ne pourra jamais compter sur 50 % du soutien populaire, et généralement, il est plutôt autour de 40 % aujourd’hui. Cela rend aussi beaucoup plus difficile pour lui de travailler avec les démocrates au Congrès et de faire avancer ses projets. C’est en partie la raison pour laquelle Trump préfère gouverner par décret, car contrairement à l’image qu’il veut donner, ce n’est pas un bon négociateur. Il n’accorde aucun respect à l’autre parti, et donc, il lui est pratiquement impossible de conclure des compromis avec lui. C’est pourquoi nous assistons aujourd’hui à une paralysie gouvernementale à Washington, incapable même de voter le budget.
On observe aujourd’hui une certaine nostalgie des années Reagan, alors même que sa politique suscitait de fortes critiques dans les cercles intellectuels et progressistes. Pensez-vous que Donald Trump bénéficiera, lui aussi, d’un regard nostalgique et bienveillant dans, disons, 25 ans ?
Si Trump est vu avec nostalgie dans 25 ans, cela me terrifie quant à ce à quoi le monde pourrait ressembler d’ici là, car cela voudrait dire que le président américain dans 25 ans serait encore bien pire que Trump. Et je ne suis pas sûr que l’Amérique ou le monde puissent survivre à cela. Je reconnais qu’il a un certain sens de l’humour et un certain charme, je suppose, que certaines personnes regretteront peut-être une fois qu’il ne sera plus là. Mais je doute qu’il y ait beaucoup de gens, à part ses partisans les plus fervents, qui éprouveront une véritable nostalgie pour l’époque de Trump.



