Dans son bureau trône un portrait de Georges Clemenceau. Bruno Retailleau est un admirateur du „Père la Victoire“, Vendéen comme lui. Un jour qu’il reçoit un complice à Beauvau, le ministre de l’Intérieur se penche vers sa photo. „Rappelle-toi le nombre d’épreuves qu’il a encaissées“, glisse-t-il à son ami avec admiration. De la répression de mouvements sociaux à l’application de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, le „Tigre“ a eu son lot de crises.
Au moins n’a-t-il pas affronté la nomination de Bruno Le Maire au gouvernement ! Ce simple nom, prononcé sur le perron de l’Elysée, a fait basculer la carrière de Bruno Retailleau. Sa présence au gouvernement ne tient plus qu’à un fil, son autorité est entachée. Voilà le héraut de la stabilité dépeint en ingénieur du chaos. Si loin de la promesse „d’ordre“ qu’il lança un jour de septembre 2024, lors de son arrivée à l’Intérieur. Et qu’il quittera, sauf surprise, dans les prochains jours.
„Ministère très attachant“
Et pourtant, il a tant aimé cette maison. Ce ministre entravé par l’absence de majorité à l’Assemblée s’est ressourcé auprès d’une administration agile, défendue par des moines-soldats dévoués. „Quand vous appuyez sur un bouton, il y a une action et des conséquences. C’est un ministère très attachant“, confiait-il à L’Express en juin. Il lui doit tant. L’ancien sénateur y a gagné en popularité. En expérience de l’Etat, aussi. „Il y a plein de choses que je ne connaissais pas, remarque-t-il un jour devant l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Mais par mes fonctions passées, j’avais l’arbre pour raccrocher toutes les informations à la bonne branche.“
Bruno Retailleau ne comptait pas quitter Beauvau avant les municipales. Autour de lui, on érigeait en modèle le départ de Bercy d’Emmanuel Macron neuf mois avant la présidentielle de 2017. La mise en scène d’une rupture un peu factice n’a jamais eu ses faveurs. Trop politicien, à l’heure où tout est décrypté par une opinion surinformée. „Partir ? Il faudrait que cela soit sur un sujet majeur, qui heurte mes convictions et l’intérêt national“, assurait-il en mars. Le 5 septembre, Bruno Retailleau est en déplacement à Clermont-Ferrand. Il déjeune avec Brice Hortefeux et quelques élus locaux. Son prédécesseur a une idée. Pourquoi ne pas partir… sur un succès ? Une rupture avec le macronisme serait contre-productive pour en ramasser les miettes. „Il faut tourner la page, pas la déchirer“, lui lance-t-il. Le conseil a été modérément écouté.
„Il ment et a trahi“
C’est l’histoire d’un tweet incompris, prélude à une mécanique infernale. Le message de Bruno Retailleau contre la nomination de Bruno Le Maire aux Armées a fait voler en éclats les scénarios trop vite écrits. Avant de le publier – quelques heures après la décision de participer au gouvernement -, Bruno Retailleau consulte ses „sages“. Parmi eux, Jean-Louis Borloo. „C’est le moment de partir à l’assaut“, lâche le centriste en substance. La suite est connue : démission du Premier ministre, crise majeure. Et confiance rompue. Le ministre de l’Intérieur accuse le Normand de lui avoir caché le retour de Le Maire pour le mettre devant le fait accompli. „Il ment et a trahi“, lâche le second à Laurent Wauquiez. Sébastien Lecornu avance que le locataire de Beauvau était surtout inquiet du sort de François-Xavier Bellamy et Othman Nasrou lors de leur échange avant l’annonce du nouvel exécutif. Ambiance.
Mais que s’est-il passé ? Bruno Retailleau plaide la rationalité. Bruno Le Maire symbolise l’explosion de la dette et le pire du macronisme, Sébastien Lecornu a dévoilé sa duplicité. Il fallait donc partir. CQFD. La droite est sceptique. On sonde la psychologie d’un homme aussi calme que capable de colères froides. A-t-il paniqué devant la fronde des cadres LR ou la censure promise par les oppositions ? N’a-t-il pas anticipé les conséquences de son tweet ? „Il a réagi trop vite“, note un fidèle. Plusieurs cadres suggèrent un „coup de sang“ d’un homme „pas tordu“. „Il a été vexé, et s’est laissé guider par ses sentiments“, juge un hiérarque LR. On peut avoir humainement raison et politiquement tort.
Ce simple tweet a laissé des traces. Le mardi 9 octobre, Bruno Retailleau participe à la réunion des députés LR. C’est sa fête. Plusieurs élus étrillent son changement de pied soudain. Le ministre encaisse. „Un piège“, lâche-t-il par SMS à un élu. Tendu par son rival Laurent Wauquiez évidemment. Il est permis de penser que le patron des députés LR, aidé de quelques affidés, ne soit pas d’un immense secours auprès du Vendéen. Mais Bruno Retailleau n’est pas toujours son meilleur avocat.
„Hors de question de lâcher sur les retraites“
Le patron de LR peine à gérer ce groupe de députés, décisif sous cette IVe République officieuse. Est-il leur empereur, fort de son triomphe romain face à Laurent Wauquiez ? Après tout, la culture du chef est dans les gênes de la droite. Ou n’est-il qu’un accompagnateur de députés indépendants ? Bruno Retailleau ne trouve pas la bonne formule, perclus d’injonctions contradictoires. La preuve par Le Maire.
La preuve, aussi, par les retraites. Quand survient le débat sur la suspension de la réforme Borne, le sang de Jean-François Copé ne fait qu’un tour. „Il est hors de question de lâcher sur les retraites“, lâche-t-il au téléphone à Bruno Retailleau. Il faut cheffer ! Autour du Vendéen, on agite la menace d’une censure. Patatras. Des députés montent le son. Beaucoup sont prêts à une concession. „C’est à nous de décider, pas au parti !“, entend-on. Donc pas à Bruno Retailleau. Laurent Wauquiez boit du petit-lait. Il cajole ses troupes, seules menacées par une dissolution. Dès cet été, il mettait en garde la porte-parole du gouvernement, la sénatrice Sophie Primas, au sujet d’une mise à contribution fiscale des plus âgés dans le budget. „Vous les sénateurs, vous n’avez pas d’échéances électorales.“ Un élu de la chambre haute, en bons termes avec Bruno Retailleau, s’interroge : „Avec le leadership de Sarkozy, jamais le parti ne serait empêché de s’exprimer au nom des députés.“
Une affaire de contexte. Les grandes heures de la droite sont passées. Ses chefs sont par essence corsetés. Une affaire de personnalité, aussi. Y a-t-il un patron dans la salle ? Bruno Retailleau a laminé Laurent Wauquiez lors de l’élection interne. Le peuple de droite s’est épris du Vendéen et se fiche du député de Haute-Loire, éternel présidentiable. Et pourtant… Le ministre de l’Intérieur peine à dominer le député. A traduire en interne son ascendant chez les Français. Il incarne la droite… sauf chez LR.
Conflit avec Wauquiez
Sébastien Lecornu, au sortir d’un déjeuner avec les deux hommes, a noté l’absence de leadership du Vendéen. „Tout le monde se dit que le mec n’est pas un chef, mais un lieutenant“, tranche un rival. Un complice de Bruno Retailleau se désole : „Dans la séquence, il n’a eu de cesse de donner des points à Wauquiez. L’autre est plus clair, manœuvrier et négociateur.“ Au soir de son humiliation face à l’ancien sénateur, Laurent Wauquiez avait fait l’éloge de la „politique“ devant ses troupes. „Que c’est courageux d’affirmer que la politique est belle“, lui avait rétorqué par SMS, un peu désolé, un ami. A défaut d’ascension dans l’opinion, le Ponot challenge à nouveau Bruno Retailleau dans l’écosystème politique.
Le cas Wauquiez ? „Je m’en fiche“, assure en petit comité Bruno Retailleau. Il est permis d’en douter. Plusieurs interlocuteurs du ministre observent à quel point le député de Haute-Loire arrive vite dans leurs discussions avec lui. „Arrête de t’emmerder la vie avec lui“, lui indique en substance Xavier Bertrand lors d’un dîner à Beauvau le 29 septembre, lui suggérant de voir seul Sébastien Lecornu. La guerre est ouverte. Florilège. A un cadre LR, Bruno Retailleau confie ce mercredi 8 octobre ses doutes : Laurent Wauquiez ne prépare-t-il pas son retour au gouvernement avec les socialistes ? Le jour même, Laurent Wauquiez susurre à un ami : „Il faut écouter ce que dit Villiers sur Retailleau.“ Pas du bien, donc.
Et maintenant ? Bruno Retailleau a balisé un étroit chemin. Il ne rentrera pas dans un gouvernement „Lecornu bis“ ou dans une équipe adoubant la suspension de la réforme des retraites. Et qu’importe si les députés de son camp cautionnent en majorité une participation de la droite au prochain exécutif, par crainte d’une dissolution. Les circonstances, et un tweet célèbre, ont conduit l’ancien sénateur à incarner une pureté idéologique. „Bruno va ouvrir une nouvelle page, promet un intime. Plusieurs chemins mènent à Rome.“



