A l’occasion du précédent tome de la Pléiade consacré à Philip Roth, nous étions revenus sur les années 1980 de l’écrivain, lesquelles furent pour lui extraordinaires sur le plan créatif. De 1979 à 1985, Roth publie en effet les quatre tomes de sa fascinante série Zuckerman enchaîné (comprenant L’Ecrivain fantôme, Zuckerman délivré, La Leçon d’anatomie et L’Orgie de Prague). En 1986, encore plus inspiré et ambitieux, il sort La Contrevie, un labyrinthe littéraire sur l’identité où chaque partie contredit la précédente, jusqu’à donner le tournis au lecteur. Tout juste quinquagénaire, le romancier semble au sommet de son art, ce que confirme en 1988 un essai, Les Faits. Cette année-là, lors de la première intifada, il se rend à Jérusalem interviewer Aharon Appelfeld et assister au procès d’Ivan Demjanjuk, ce garagiste américain accusé d’avoir été un gardien sanguinaire à Treblinka. Puis Philip Roth retourne vivre en Amérique à plein temps, alors qu’il passait six mois par an à Londres depuis 1976, avec sa compagne anglaise Claire Bloom. Ces événements auront leur importance lors de la décennie suivante.
En 1989, le père de Roth meurt d’une tumeur au cerveau, ce qui inspirera à son fils son récit Patrimoine (1991). Alors qu’il prend un coup de vieux, l’écrivain renaît. Le stress d’une vie conjugale malheureuse, et plus assurément la prise de bêtabloquants, l’avaient réduit à l’impuissance – un comble pour l’auteur de La Complainte de Portnoy et de Professeur de désir. Comme le raconte Marc Weitzmann dans La Part sauvage, récompensé par le prix Femina essai, une aggravation brutale des problèmes cardiaques de Roth rend urgent un pontage coronarien. Le succès de l’opération le libère des effets secondaires des médicaments. Sa libido revient au galop, son envie de s’atteler à un gros manuscrit aussi. „J’ai 19 ans, je n’ai encore rien publié, je suis libre, j’écris ce que je veux“ : tel est l’état d’esprit de Roth quand il attaque Opération Shylock, dont la composition lui donnera par moments l’impression d’être „en train de danser“. Le roman, qui sort en 1993 (et dont la Pléiade propose une traduction révisée), est un ovni. Philip Roth apprend que sévit en Israël un autre Philip Roth, un sosie activiste clownesque et dangereux qui prône le „diasporisme“ – selon lui, tous les juifs devraient aller s’installer en Europe afin d’éviter un nouvel Holocauste, cette fois-ci perpétré par les Arabes. Roth se rend sur place pour confondre l’usurpateur, dans une ambiance dostoïevskienne, quelque part entre Le Double et Les Démons. Si les scènes cocasses s’enchaînent, Roth s’interroge plus que jamais sur sa judéité et l’antisémitisme, notamment lors de ses conversations avec Appelfeld. A la fin, le Mossad propose à Roth une mission d’agent double… John le Carré en personne trouve à son goût cette parodie du roman d’espionnage : „C’est brillant, déroutant, suicidaire et excellent. Quelque chose de grand, d’immense, de tragique et d’insoluble.“
Deux mois dans un hôpital psychiatrique
Le livre est dédié à Claire Bloom. Faut-il y voir une tentative désespérée de sauver leur mariage ? Juste après la sortie d’Opération Shylock, Roth et sa seconde épouse se séparent. Une descente aux enfers commence pour le génie de Newark, qui doit déjà porter un corset à cause de terribles douleurs dorsales. Il sombre dans une profonde dépression, appelant au secours son frère Sandy et son ami Ross Miller. Le 2 août 1993, alors que Roth semble bien décidé à mettre fin à ses jours (en sautant du haut d’un immeuble), son psychiatre le boucle deux mois dans un hôpital psychiatrique du Connecticut – on l’y gave de Klonopin, de Prozac et de lithium. Remis sur pied, Roth se lance dans Le Théâtre de Sabbath. Parue en 1995, cette farce gargantuesque et joycienne met en scène un odieux marionnettiste lubrique ne respectant rien ni personne. Dans La Part sauvage, Weitzmann cite Roth, qui mettait dans le même sac ses personnages Portnoy, David Kepesh et Mickey Sabbath : „Une bande d’individus qui ont un penchant pour la provocation canaille, l’improvisation satirique, l’irrévérence railleuse, le monologue démesuré, la réalité corporelle vociférante, le faux délire, la moquerie pure et simple, l’appétit incessant et la souillure par leurs inconvenants instincts.“ Derrière les scènes pornographiques, la Faucheuse hante Le Théâtre de Sabbath. Roth le dira : „J’aurais pu appeler ce livre La Mort et l’Art de mourir.“ Weitzmann le confirme : „C’est l’aspect vraiment dionysiaque de Roth, au sens strict du terme. Dionysos, c’est la divinité de la vitalité, mais c’est aussi la divinité de l’anarchie, du chaos, de la destruction, et finalement de la fin.“ Dans le New York Times, la critique Michiko Kakutani (fidèle pourfendeuse de Roth) juge le livre „vachard sans être drôle, lugubre au lieu d’être libérateur“. Même le peu farouche Martin Amis y voit „un fatras de bizarreries“. L’honneur est sauf grâce à J. M. Coetzee qui trouve „des sommets shakespeariens“ dans ce livre „proprement tragique“.
Roth s’est-il tiré une balle dans le pied en publiant ce Théâtre de Sabbath où s’exprime un homme obscène et égoïste, manipulateur et irrévérencieux ? En 1996, Claire Bloom règle ses comptes avec son ex-mari dans un récit, Leaving a Doll’s House. Pour tous les ennemis de l’écrivain, la cause est entendue : Roth, c’est Sabbath – un monstre. Souvent reclus dans sa maison de Warren, Roth enchaîne les volets de sa célèbre trilogie : Pastorale américaine (1997), J’ai épousé un communiste (1998) et le chef-d’œuvre La Tache (2000). Ces trois livres donneront lieu à un quatrième et dernier tome Roth en Pléiade. Dans celui-ci, outre Opération Shylock et Le Théâtre de Sabbath, on trouve Le Complot contre l’Amérique (2004) et surtout le savoureux Exit le fantôme (2007).
Suite et fin, vingt ans après, de la tétralogie Zuckerman enchaîné, ce roman à la fois crépusculaire et malicieux est un enchantement pour ceux qui raffolent de cette veine de Roth. C’est sous la double influence de La Ligne d’ombre de Joseph Conrad et de La Scène américaine de Henry James que Roth rédige ce qui restera comme la dernière apparition de son alter ego Nathan Zuckerman. Après une longue absence de New York, Zuckerman retrouve une ville qu’il ne reconnaît pas. Là, il recroise Amy Bellette, figure essentielle de L’Ecrivain fantôme. Très malade et affaiblie, l’ancienne jeune fille en fleur a vieilli, ce qui donne à Exit le fantôme quelque chose du Temps retrouvé (même si Proust ennuyait Roth, qui préférait la verve de Céline). Alors qu’il n’y croyait plus, Zuckerman est tenté par une dernière histoire d’amour quand il ne se débat pas contre Richard Kliman, un type indiscret qui aimerait écrire une biographie de E. I. Lonoff, son ancien mentor – dans la vraie vie, Roth aura lui-même maille à partir avec ses biographes officiels, virant Ross Miller au profit de Blake Bailey…
Après ce chant du cygne très réussi, Roth ne publiera plus que trois livres, les décevants Indignation (2008) et Le Rabaissement (2009), et enfin Némésis (2010), avant de ne plus rien écrire jusqu’à sa mort en 2018. En 2002, il déclarait à Marc Weitzmann : „Je suis très conscient du privilège qu’il y a à être américain au XXe siècle, particulièrement si vous êtes juif. J’écris sur cette chance, la chance de ce qui est, mais en montrant ce qui pourrait être. Ce qui m’intéresse, c’est la fragilité de cette réussite. La facilité avec laquelle les choses pourraient tourner autrement qu’elles ne le font.“ La meilleure définition de l’inquiétude kafkaïenne sous-jacente à son œuvre ?
Romans 1993-2007 par Philip Roth. La Pléiade/Gallimard, 1 664 p., 70 €.
La Part sauvage par Marc Weitzmann. Grasset, 375 p., 24 €.
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