C’était l’homme à éviter, le patron infréquentable. Armin Papperger, le premier marchand d’armes allemand, n’avait pas seulement mauvaise réputation pour avoir contourné dans le passé les règles d’exportation. Dans une Allemagne pétrie de mouvements pacifistes, il était le diable en personne, un „assassin“ pour les plus radicaux.
La guerre en Ukraine a tout changé. Armin Papperger est passé du statut de paria de l’économie allemande à celui de sauveur, voire de prophète. Avec lui, Rheinmetall avait décidé de poursuivre la production d’armes dans les années 2000 quand plus personne n’achetait de canons. „Tout le monde me remercie aujourd’hui d’être là“, se félicite le sexagénaire, toujours habillé d’un pull à col roulé lors de ses interviews à la presse.
A la tête de Rheinmetall depuis 2013, cet ingénieur en génie mécanique d’origine bavaroise incarne les vertus des PME allemandes (Mittelstand), la colonne vertébrale du „Made in Germany“ (99 % des entreprises et 70 % des emplois). On le décrit comme quelqu’un d’opiniâtre, de compétent et surtout de pragmatique. Souvent, Armin Papperger n’hésite pas à descendre dans les étages inférieurs du siège pour interroger directement ses collaborateurs sur un petit point technique.
Dans la ligne de mire de Poutine
„Grâce“ à la guerre, il est désormais une star, la plus courue de l’économie allemande. Il est invité aux réunions les plus confidentielles du gouvernement, mais aussi de l’Otan. Et reçu en personne par Volodymyr Zelensky, avec qui il a négocié la création un joint-venture avec le groupe Ukroboronprom pour construire en Ukraine des blindés de combat, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être dans la ligne de mire de Vladimir Poutine, qui a promis de bombarder l’usine. Voire de le supprimer. Papperger est aussi protégé que le Chancelier depuis l’attentat commandité contre lui par Moscou et déjoué grâce aux services de renseignement américains, un plan révélé par les autorités allemandes en juillet 2024. L’ambiance en Allemagne rappelle les années sombres des années 1970, une époque où les grands patrons occidentaux étaient abattus de sang-froid par les terroristes de la Fraction armée rouge (bande à Baader) en pleine rue ou à leur domicile.
Plus qu’une démonstration de force, l’ouverture, en août dernier, de la plus grande usine de munitions d’Europe à Unterlüss, en Basse-Saxe, capable de produire 350 000 munitions d’artillerie par an, a été un couronnement pour Armin Papperger. „Avant, il devait quémander à Berlin pour obtenir des contrats. Aujourd’hui, c’est le ministère de la Défense qui est à ses genoux“, constate Michael Brzoska, expert du commerce international des armes à l’Institut de recherche sur la paix et la politique de sécurité à Hambourg.
En présence du vice-chancelier Lars Klingbeil et du ministre de la Défense Boris Pistorius, Armin Papperger a transformé l’inauguration de son nouveau site industriel en événement médiatique. Les 500 invités ont eu droit à un showroom dévoilant des nouvelles armes, présentées comme des objets d’art : missiles en position de tir, blindé Lynx en action ou exposition du dernier obusier, le Panzerhaubitze 2000.
„Il faut bien que quelqu’un fasse le boulot“
Enfin, dans sa quête de respectabilité, Armin Papperger a réussi à se refaire une virginité dans l’opinion en décrochant le sponsoring du légendaire BVB Dortmund, l’un des meilleurs clubs de football de la Bundesliga, sans aucune protestation. „Avant la guerre, cela aurait été impossible“, tranche Michael Brzoska. Mais vendre des canons n’est plus une honte en Allemagne. „Il y a eu un revirement de l’opinion. Les courants pacifistes ne sont pas morts. Mais ils sont inaudibles. La majorité des Allemands est désormais favorable au réarmement“, ajoute l’expert. Même les Verts, issus de ces mouvements pacifistes, réclament une remilitarisation du pays pour faire face à la menace russe. L’ancien président du Parti, Robert Habeck, avait été le premier responsable politique à réclamer des livraisons d’armes à l’Ukraine, un an avant l’invasion.
„Les Russes sont prêts à nous attaquer. Ils préparent une guerre en nous espionnant avec des drones et des actions de sabotage. Je pense que les Français ne sont pas encore conscients de cette menace“, remarque Sara Nanni, porte-parole du groupe parlementaire des Verts pour les questions de sécurité. „Les écologistes ont compris que les droits de l’homme étaient plus importants que le pacifisme“, se félicite Armin Papperger pour qualifier la „nouvelle ère de réarmement qui s’ouvre en Europe“. „Il faut se battre pour défendre la paix et la démocratie. Ce ne sera pas possible avec un couteau de poche“, se justifie-t-il pour répondre à ceux qui l’accusent de profiter de la situation pour s’enrichir. „Il faut bien que quelqu’un fasse le boulot. Et il sera fait !“, dit-il encore.
Colonnes de blindés
Les Allemands peuvent déjà le constater. Leur pays se réarme à grands pas. „Nous devons être capables de nous défendre pour ne jamais avoir à nous défendre“, leur répète Friedrich Merz pour expliquer cette stratégie de dissuasion face à Poutine. Sur les autoroutes, ils voient les colonnes de poids lourds transportant des véhicules blindés et dans les gares, des trains chargés de matériel militaire. Les soldats ne craignent plus de se déplacer en tenue dans l’espace public. „On les félicite même pour leur travail“, remarque Michael Brzoska. Mieux, les usines qui ferment se reconvertissent dans la production d’armements comme à Görlitz, à la frontière polonaise, où le français Alstom a revendu son site au groupe KNDS, un joint-venture franco-allemand entre Nexter et Krauss-Maffei Wegmann. A partir de 2026, les employés ne fabriqueront plus des wagons, mais des composants pour le char de combat Leopard 2, le char de grenadiers Puma ou le véhicule blindé Boxer.
Le retour du service militaire
Le 5 décembre 2025, l’assemblée fédérale a accepté un service militaire volontaire avec le principe d’un recensement obligatoire à partir de 2027 et un examen obligatoire d’aptitude pour tous les jeunes hommes, ainsi qu’un retour immédiat de la conscription en cas de conflit. Pour remplir ses engagements vis-à-vis de l’Otan, l’armée allemande (Bundeswehr) a installé une brigade de blindés en Lituanie, la première unité permanente déployée à l’étranger depuis la fin de la seconde guerre mondiale. „Il va falloir dépenser énormément pour remettre l’armée à niveau, c’est-à-dire au moins à celui de 1989“, explique Stefan Kooths, directeur de l’Institut économique de Kiel. A cette époque, la Bundeswehr disposait de près de 3 000 chars de combat. Elle en compte dix fois moins aujourd’hui.
Et Armin Papperger compte bien obtenir la plus grande part du gâteau en profitant de la manne financière obtenue d’arrache-pied au Parlement par le Chancelier Merz en début d’année. Près de 110 milliards d’euros ont été inscrits au budget 2026 pour les dépenses militaires, un record depuis la fin de la Guerre froide. Grâce à une réforme constitutionnelle assouplissant la discipline budgétaire, Friedrich Merz va pouvoir mettre en œuvre son projet de doter l’Allemagne de la „plus grande armée conventionnelle d’Europe“ en dépensant sans compter. „Aujourd’hui, la Bundeswehr nage dans l’argent“, lâche Michael Brzoska.
Premier fournisseur de munitions de l’Otan et de l’armée allemande, Rheinmetall ne sait plus où donner de la tête. Les carnets de commandes passeront de 64 milliards d’euros en 2024 à 80 milliards d’ici à la fin de l’année. Armin Papperger veut „multiplier par dix“ sa production et faire passer son chiffre d’affaires de 10 à 50 milliards d’euros en cinq ans. Fort de 170 sites de production dans le monde, son groupe de 30 000 salariés fait partie depuis mars 2023 des plus prestigieuses sociétés cotées au DAX de Francfort, l’indice des principales valeurs de la bourse allemande. Depuis l’attaque russe en Ukraine, le 24 février 2022, l’action est passée de 107 à près de 2000 euros en octobre dernier, son pic, soit une progression de près de 1800 %. Une courbe qui s’explique par les juteux bénéfices du groupe. Le résultat opérationnel sur les neuf premiers mois de l’année a progressé de 18 % pour atteindre 835 millions d’euros.
Principal fournisseur d’armes à l’Ukraine, Armin Papperger ne veut pas s’arrêter là. „Nous serons à l’avenir un acteur important dans tous les domaines clés de la défense, que ce soit sur terre, sur mer, dans les airs ou même dans l’espace“, dit-il. Le groupe rachète des chantiers navals, investit au Canada, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Espagne et en Hongrie. Il est présent dans les pays baltes, sur le flanc est de l’OTAN et en Lituanie avec une nouvelle usine de munitions de 300 millions d’euros près de la frontière russe.
Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, l’emblématique patron sait à quelle porte frapper. „Nous allons embaucher 10 000 personnes par an et la plupart viendront du secteur de l’automobile“, explique-t-il. A Osnabrück, il compte non seulement débaucher les salariés, mais peut-être même racheter l’usine de Volkswagen pour la convertir en site de production de véhicules blindés.
„Armin Papperger mène une expansion très agressive pour devenir un acteur mondial dans le secteur de l’armement“, confirme Michael Brzoska. Pour lui, l’Europe de la Défense va trop lentement. Au lieu de s’engager tête baissée dans le projet du char franco-allemand du futur, le Main Ground Combat System (MGCS), qui a pour ambition de remplacer les chars Leopard 2 (Allemagne) et le Leclerc (France), Papperger préfère fabriquer un Panzer de son côté, le Panther, qui sera 100% Rheinmetall. Son pragmatisme est plus fort que son engagement européen : l’efficacité, la rapidité et la rentabilité économique ont priorité sur ses idéaux. „Nous avons des sites industriels dans presque tous les pays de l’Union européenne. Cela ne signifie pas que l’on doive nécessairement tout construire ensemble (…) Moi, j’aime la concurrence“, dit-il en ajoutant, sportivement : „Et personne n’a envie d’être le numéro 2 sur le marché“.
Son partenariat avec l’américain Anduril pour la fabrication de drones a semé le doute sur le narratif pro-européen du marchand d’armes. Il aurait pu se tourner vers la start-up franco-germano-britannique Helsing qui fabrique aussi des drones. „Mais ce qui intéresse Papperger, c’est surtout de faire de l’argent, pas la souveraineté européenne“, juge un expert qui préfère rester anonyme. Rheinmetall vient également d’annoncer une coopération avec l’Américain Lockheed-Martin pour construire une partie du fuselage de l’avion F35, dont l’Allemagne a commandé 35 exemplaires pour son armée.
Pacifisme en sourdine
Si le contexte d’un réarmement à marche forcé a mis les pacifistes en sourdine, les Allemands voient toutefois poindre un autre danger à l’horizon : la montée irrésistible de l’extrême droite, première force d’opposition à l’assemblée fédérale, qui a doublé le nombre de députés lors des élections de février dernier. „Il y a quatre ans, tous les experts affirmaient que l’AfD [Alternative für Deutschland] aurait atteint son plafond à 25 %. Nous sommes à 40 % dans deux régions de l’Est qui risquent de tomber cette année aux mains de l’extrême droite“, s’inquiète le théologien David Begrich, expert de l’AfD en Saxe-Anhalt dans l’ex-RDA.
Au niveau national, l’AfD est actuellement en tête des sondages, au coude-à-coude avec l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Friedrich Merz, dont la popularité fond semaine après semaine. Si le cordon sanitaire saute, l’extrême droite sera en mesure de diriger un gouvernement en 2029 ou en 2033 dans une coalition avec les conservateurs. Que fera l’AfD pro-Poutine, infiltrée par des courants néonazis, avec une armée modernisée et d’une taille équivalente à celle de ses grands voisins européens, soit 260 000 soldats ? „C’est une source d’inquiétude car on ne sait pas du tout ce qu’ils veulent faire dans le domaine de la défense“, confie Michael Brzoska. On trouve de tout dans ce parti, y compris des courants expansionnistes, dit-elle avant d’ajouter : „Certains à l’AfD rêvent d’un retour de la Grande Allemagne“.
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