Le 7 octobre 2023, des civils ont été massacrés, des familles décimées, des otages enlevés. Des femmes ont été violées et torturées avant d’être assassinées dans une incommensurable cruauté. Deux ans après, l’horreur demeure difficile à dire. La pire réponse serait de se taire parce que la douleur est trop grande. Notre responsabilité aujourd’hui est de nommer le mal pour pouvoir lui résister.
La réflexion, nourrie du dialogue, est un chemin pour éclairer la raison et faire progresser l’humain dans ce qu’il a de juste et bon. Mettre en conversation des voix diverses, confronter des lectures du monde sans renoncer à la vérité des faits, c’est ainsi que se construit un discernement commun et que se répare, progressivement, le tissu humain. Ce dialogue, nous proposons de l’entretenir avec de grandes dames qui ont étudié et pensé les souffrances à d’autres époques. Il ne s’agit pas seulement de comprendre un événement tragique mais de lui rendre sa place dans notre conscience collective. Pour nommer l’horreur, nous avons les voix de celles qui ont pensé l’indicible pour le dévoiler et le dénoncer.
Il y a celle d’Hannah Arendt, qui aide à comprendre les ressorts profonds de la haine antisémite, du mal politique et de la destruction de l’humain. Il y a celle de Simone de Beauvoir qui a mis à nu les mécanismes de l’oppression systémique des femmes.
Hannah Arendt : contre l’effacement et l’indifférence
Dans Les Origines du totalitarisme, Arendt montre comment l’antisémitisme s’enracine dans une logique politique visant l’effacement du peuple juif. Ce projet de déshumanisation systématique triomphe par la violence et par le consentement passif des spectateurs. Le silence face à la barbarie équivaut à une complicité. Aujourd’hui, refuser de nommer les crimes du 7-Octobre, minimiser les violences sexuelles, en contester la réalité ou en diluer la gravité, c’est prolonger cette indifférence que redoutait Arendt. Détourner le regard revient à nier le mal et de ce fait, se retenir de l’affronter. Nous avons une tâche à mener pour préserver la mémoire des faits et résister aux voix qui expriment une forme de relativisme.
Simone de Beauvoir : le corps des femmes
Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir affirme : „On ne naît pas femme, on le devient.“ Elle montre que l’infériorisation des femmes n’a rien d’une fatalité : c’est une construction sociale, historique et politique, une domination toujours à reconquérir. Les droits des femmes sont perpétuellement menacés, leur préservation doit en permanence recommencer. Le 7 octobre l’a tragiquement rappelé : les corps des femmes ont été transformés en instruments de guerre, en cibles d’humiliation, en territoires à conquérir.
Les violences sexuelles de guerre sont une volonté d’asservissement total. Il faut les considérer pour ce qu’elles sont, des armes délibérées, visant à briser une femme et à travers elle, frapper une communauté en anéantissant la vie. Si nous oublions ces crimes, si nous les passons sous silence parce que nous n’osons pas les voir, les femmes resteront une fois encore en marge de l’Histoire.
Une double barbarie, une seule exigence : nommer le mal
Arendt et Beauvoir écrivent dans des registres et des langues différentes, mais elles désignent la même blessure : la négation d’une part de l’humanité. Arendt nous apprend à penser le mal collectif, celui qui organise la destruction dans le langage de l’idéologie. Beauvoir éclaire le mal intime, celui qui marque les corps et déshumanise dans la chair. Dialoguer avec elles, c’est retrouver la capacité de nommer ce qui s’est déroulé le 7-Octobre : un crime contre des êtres humains parce qu’ils étaient juifs, contre des femmes parce qu’elles étaient des femmes. Une double volonté d’anéantir la dignité humaine.
Mémoire et responsabilité universelle
La responsabilité collective que nous avons est immense. Nous devons honorer la mémoire des victimes, afin que leur histoire ne soit jamais dissoute dans l’oubli. Il nous faut nommer les crimes, sans peur, sans euphémisme, sans hiérarchie. Enfin, nous devons refuser le silence pour ne pas laisser le mal prospérer.
Le 7-Octobre ne doit pas devenir un angle mort de la conscience universelle.
*Anne-Gabrielle Heilbronne, présidente de l’Institut Aspen France



