Dimanche 9 novembre, cinq drones ont été aperçus survolant la centrale nucléaire de Doel, près d’Anvers en Belgique. D’autres (ou les mêmes) engins ont été repérés depuis octobre, survolant tour à tour l’aéroport de Bruxelles, celui de Liège, la base militaire de l’Otan de Kleine-Brogel près de la frontière néerlandaise, où des armes nucléaires américaines sont stationnées, ou encore la base aérienne de Florennes, près de Namur.
Le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France ont annoncé qu’ils allaient venir en aide à la Belgique à sa demande – une unité de la Bundeswehr est déjà arrivée. À ce jour cependant, aucun des drones n’a pu être intercepté et examiné. La preuve de leur origine n’a donc pas pu être établie formellement, même si les experts occidentaux pointent du doigt la Russie, accusée d’être derrière nombre de vols mystérieux ces deux derniers mois dans les espaces aériens de pays de l’Otan : outre la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la Pologne, la Norvège, la Suède, la Finlande et les pays Baltes sont notamment concernés.
„Nous soupçonnons que ces engins soient, pour une part significative d’entre eux, contrôlés par la Russie“, a accusé le chancelier allemand Friedrich Merz. De fait, un fil rouge relie tous les pays touchés : le rôle qu’ils jouent dans le soutien à l’Ukraine. La Belgique qui héberge la plupart des avoirs russes gelés par l’UE se trouve au cœur des débats en cours sur l’octroi d’un prêt de 140 milliards d’euros à Kiev gagé sur ces actifs russes. Même si Moscou dément toute implication et dénonce une „hystérie“ occidentale, une tentative de déstabilisation orchestrée par le Kremlin n’aurait donc rien d’étonnant ces jours-ci.
L’Allemagne, de même, est le pays qui aide le plus l’Ukraine en valeur absolue depuis l’invasion russe de février 2022. Le Danemark est celui qui fournit l’aide la plus importante en proportion de la richesse nationale. La Pologne joue un rôle clé de base logistique pour tous les matériels militaires livrés par les pays occidentaux à Kiev. Et les autres pays frontaliers de la Russie, en Scandinavie ou dans la Baltique, sont ceux qui prennent le plus au sérieux la menace que pose le revanchisme poutinien.
Une réponse européenne médiocre
Le schéma que dessinent les survols de drones, depuis celui qui a touché la Pologne le 10 septembre (4 engins venus de Biélorussie, alliée de Moscou, furent abattus par des avions de l’Otan), est celui d’une tentative d’intimidation à grande échelle contre les partisans du soutien à l’Ukraine. L’objectif ? D’abord, susciter un sentiment de vulnérabilité et de crainte dans les opinions publiques des pays visés. Et aussi, les survols de drones peuvent aussi servir des buts d’espionnage et de récolte d’informations sur la manière dont les pays de l’Otan ripostent à ce genre d’intrusions.
„Nous assistons au début d’une guerre hybride contre l’Europe“, a averti la Première ministre danoise, Mette Frederiksen. L’usage de drones pour ce genre d’opérations est relativement facile et bon marché et permet de causer des dommages sérieux : à la suite de simples survols, les aéroports d’Amsterdam, Berlin, Munich, Brême, Hambourg, Copenhague, Alborg, Bruxelles, Liège, Göteborg, Stockholm et Oslo ont été chacun à leur tour contraints d’interrompre momentanément leur trafic ces dernières semaines.
Les drones peuvent être introduits clandestinement dans l’Union européenne et acheminés dans un simple véhicule à proximité de leur cible. Une puissance étatique peut charger des individus de les mettre en œuvre et brouiller les pistes qui permettraient de remonter jusqu’à elle, ce qui lui permet de nier en être responsable.
Face à une menace devenue évidente, la réponse apportée par les autorités européennes reste médiocre. Car malgré l’omniprésence des drones dans la guerre d’Ukraine (actuellement, les trois quarts des pertes en vies humaines sur le front seraient attribuables à ces engins), les États d’Europe occidentale apparaissent dans l’ensemble trop peu préparés à une telle agression. Dans l’urgence, l’Union européenne a mis en chantier l’édification d’un „mur antidrones“ à sa frontière orientale. En réalité, il s’agira d’un ensemble de contre-mesures électroniques et physiques destinées à détecter, brouiller et éventuellement abattre des intrus. Mais il faudra du temps : d’après la haute représentante de l’UE, l’estonienne Kaja Kallas, le système ne sera pas pleinement opérationnel avant fin 2027 au plus tôt.
Intensification de la guerre hybride russe
Plusieurs experts ont souligné en outre qu’un tel „mur“ antidrones à l’est de l’Europe pourra être contourné sans difficulté si les engins sont introduits clandestinement dans d’autres parties du continent et lancés depuis l’intérieur de l’UE. Le secrétaire général de l’Otan, le néerlandais Mark Rutte, a malgré tout jugé le projet „opportun et nécessaire“. Il estime qu’il serait insoutenable à terme de faire abattre par des missiles antiaériens coûtant plus d’un million d’euros pièce des drones à la technologie rudimentaire qui n’en coûtent que quelques milliers à fabriquer.
En réalité, l’intensification de la guerre hybride russe contre les Etats européens de l’Otan révèle surtout la faiblesse de la dissuasion occidentale. Si le Kremlin se permet de tester les défenses de l’Otan et de jouer sur les nerfs des responsables de la sécurité des Etats membres, c’est qu’il ne craint guère une riposte. Le désintérêt du président américain Donald Trump pour les engagements de défense collective au sein de l’Alliance atlantique, les divisions entre Européens, le manque de consistance du pilier européen de l’Otan, contribuent à accentuer la vulnérabilité des pays alliés.
Depuis sa fondation en 1949, la dissuasion de l’Otan est fondée sur la crédibilité de la riposte, conventionnelle et le cas échéant nucléaire, qu’elle pourrait déclencher si l’un de ses membres était attaqué. C’est tout l’objet de la clause de défense collective contenue dans l’article 5 du traité de Washington : être capable de faire regretter son action à un agresseur, quel qu’il soit (mais c’est surtout l’URSS qui était visée à l’époque), afin de le dissuader de passer à l’acte. Les incursions de drones qui se multiplient témoignent que cette crédibilité a grandement perdu en efficacité. Pour la restaurer, il faudra bien plus qu’un simple „mur“ antidrones.
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