Disons-le tout net : Jean-Michel Blanquer est sans doute la personnalité la plus détestée par les amoureux des langues dites régionales. En cause : son long séjour au ministère de l’Education nationale (2017-2022), où il a multiplié les mesures à leur encontre. A son „actif“ ? Une diminution de leur attractivité au bac, qui a entraîné une chute drastique des effectifs au lycée. Et surtout, une opposition résolue à la loi du député régionaliste Paul Molac, votée il y a cinq ans, en avril 2021. Une opposition qu’il a réitérée récemment en attaquant violemment l’enseignement de la langue corse.
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Il y a donc longtemps que je souhaitais le rencontrer pour comprendre ses motivations. Il m’a fallu me montrer patient, mais j’ai fini par obtenir un rendez-vous avec lui, voilà quelques mois. C’est cet entretien que je restitue ici sous un format inhabituel puisque j’y consacrerai également mon infolettre de la semaine prochaine. Une longueur qui permet à une personnalité de premier plan d’exposer des thèses qui, si elles ne sont en rien les miennes, ont le mérite d’être argumentées (ce qui n’est pas toujours le cas sur un sujet où l’inculture est grande). Et de mieux comprendre d’où viennent les blocages français en la matière.
L’Express : il existe un paradoxe Blanquer. Vous êtes considéré comme l’un des adversaires les plus résolus des langues dites régionales et pourtant, vous vous revendiquez comme l’un de leurs défenseurs. Vous auriez même étudié le breton, dans votre jeunesse…
Jean-Michel Blanquer : Je ne l’ai pas vraiment étudié car, adolescent, il n’y avait pas de cours à Paris, où je vivais. Mais il est vrai que j’avais acheté un petit manuel de breton et que je voulais présenter cette épreuve au bac. Mon niveau était très médiocre, évidemment, mais j’aimais cette langue. J’avais même un drapeau breton dans ma chambre !
D’où vous venait cette sensibilité ?
Je suis catalan par mon père, mais breton et alsacien par ma mère. J’aime profondément la Bretagne et je veux que la langue bretonne vive. C’est un sujet clé pour moi.
Cela ne correspond pas vraiment à votre réputation…
Contrairement à la caricature que l’on dresse de moi, je ne suis pas un jacobin obtus qui rêve d’écraser les langues régionales. Je les ai même défendues, notamment lorsque j’étais recteur de Guyane. J’ai également un neveu inscrit dans une calandreta, une école associative par immersion, où la majorité des cours se déroulent en occitan.
Selon l’Unesco, toutes les langues minoritaires de métropole risquent de disparaître d’ici à la fin du siècle si la France ne modifie pas sa politique linguistique. Et pourtant, vous défendez le statu quo…
Je n’ai pas de solution à apporter, mais je veux démentir une rumeur : il n’y a pas de la part de l’Etat français un plan secret pour éradiquer les langues régionales.
Que les personnes qui les défendent fassent des propositions ! Si j’étais à leur place, je créerais des écoles bilingues, j’organiserais des colonies de vacances ou des sorties culturelles en langue régionale. Tout en proclamant mon amour de la République.
Pardonnez-moi de vous contredire, mais tous les linguistes savent que les mesures que vous proposez ne suffisent pas. Pour qu’une langue minoritaire se développe, elle doit d’une part être enseignée massivement, d’autre part être utile dans la société. C’est ce que l’on appelle la co-officialité et ce dispositif existe dans de nombreux pays comparables à la France sans que cela débouche sur du séparatisme. Voyez la Suisse, le Luxembourg, l’Italie, la Slovénie…
Il y a eu des collaborateurs bretons je vous le rappelle !
Sans doute, mais il y a eu aussi des résistants bretons, comme les marins de l’île de Sein qui ont été parmi les premiers à rejoindre le général de Gaulle à Londres. Et à ma connaissance, Pétain ne parlait pas breton, mais français. Je me trompe ?
Il y a deux positions extrêmes à éviter : celles du jacobin débile – que je ne suis pas – et celles des anti-Français.
Prenons l’exemple du Canada. Dans ce pays à majorité anglophone, le français est une langue régionale, notamment au Québec, ce qui ne l’empêche pas d’être enseigné de manière immersive. Pourquoi vous opposez-vous à ce qu’il en soit de même en France pour le basque, l’alsacien ou le créole martiniquais ?
La situation est différente. Le Canada est un Etat fédéral.
Et alors ? Cela ne répond pas à la question. Le ministre de la langue française du Québec le dit clairement : sans ce type de mesures, le français n’aurait aucune chance de survivre au Canada.
J’éprouve personnellement de la sympathie pour les indépendantistes québécois, mais j’observe qu’en France, nous nous trouvons dans une situation paradoxale. D’un côté, les régionalistes rappellent que les locuteurs des langues régionales ont parfois été réprimés par l’école – ce qui est vrai. Mais de l’autre, ils demandent aujourd’hui à l’école de compenser la perte de transmission familiale. Ce n’est pas son rôle ! Et surtout, il faudrait que ceux qui défendent les langues régionales défendent aussi la République. Ce n’est pas le cas d’un Jean-Guy Talamoni, qui revendique l’indépendance de la Corse.
N’êtes-vous pas en train de généraliser ? 99 % des amoureux des langues dites régionales veulent simplement pouvoir conserver la langue de leur famille ou de leur région, à côté du français. Ils ne sont en rien séparatistes.
Cela n’a rien d’un fantasme. Voyez l’Ecosse ou la Catalogne ! On ne peut pas ne pas voir que, derrière les langues régionales, il y a des indépendantistes corses, basques ou bretons. Ils existent et misent sur l’éducation car ils raisonnent à long terme. C’est d’ailleurs le cas du député Paul Molac, qui avance masqué. C’est cela, le problème. Les régionalistes pensent toujours à l’étape suivante. En fait, il s’agit d’une stratégie comparable à celle des islamistes. Les frères musulmans misent sur les écoles coraniques car ils ont le temps devant eux.
Vous comparez les défenseurs des langues régionales à des islamistes ?
Notre société est suffisamment fragmentée pour ne pas créer des écoles où les citoyens n’auront plus la même République à l’esprit. Moi, je m’inscris dans la tradition républicaine, et je suis attentif à ce que la République reste indivisible. Mon objectif est l’unité du pays. Dans cette affaire, je n’ai rien à gagner, je n’ai pris que des coups, mais j’ai ma conscience pour moi. Dans 40 ans, on ne pourra pas dire que j’ai été faible et que je n’ai rien vu venir.
Mais encore une fois, l’immense majorité des défenseurs des langues régionales ne sont pas séparatistes ! Le picard, par exemple, compte des centaines de milliers de locuteurs. Avez-vous entendu parler du Front national de Libération de la Picardie ?
Je suis d’accord : tous les amoureux des langues régionales ne sont pas indépendantistes, mais les modérés ne sont pas organisés et n’ont pas de stratégie. Ils vont se faire manipuler par les durs qui, eux, sont déterminés et ont une stratégie à long terme. Oui, les régionalistes sont exactement comme les islamistes. Nous connaissons tous des musulmans très républicains, mais ceux-là risquent de se faire manipuler par les extrémistes. C’est le propre des minorités agissantes : elles finissent par s’imposer.
La suite de cet entretien sera publiée dans mon infolettre de la semaine prochaine
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Du côté de la langue française
Les nouveaux mots du Larousse 2027
„Virilisme“ (exagération des stéréotypes masculins traditionnels) ; „surtourisme“ (effets négatifs d’un tourisme de masse non régulé) ; „îlot de fraicheur“ (espace vert urbain) ; „prompter“ (envoyer une instruction à un algorithme d’intelligence artificielle générative pour obtenir une réponse ciblée)… Tels sont quelques-uns des 150 néologismes entrés dans le Petit Larousse 2027, qui vient de paraître. Des termes qui témoignent des évolutions de la société française.
Ne confondez plus bailler, bayer et bâiller
„Bâiller“ (avec accent circonflexe sur le a), c’est ouvrir la bouche de fatigue ou d’ennui. „Bailler“ (sans accent) est un terme ancien qui signifie „donner“. „Bayer“ (avec un y), c’est rester bouche bée. Trois verbes dont la prononciation est proche alors qu’ils ont des sens et des étymologies différentes, comme le rappelle sur LinkedIn Nicolas Le Roux.
Sans les Britanniques, « vous parleriez français », lance Charles III à Donald Trump
Sans le soutien des Etats-Unis durant la Seconde Guerre mondiale, „vous parleriez allemand et un petit peu japonais“, avait déclaré Donald Trump aux Européens lors du sommet de Davos, en janvier. „Sans les Britanniques, vous parleriez français“, lui a répondu en substance Charles III lors de sa visite à la Maison-Blanche en lui rappelant l’intervention des Anglais en Amérique du Nord.
Du côté des langues de France
Le Conseil constitutionnel a-t-il des „préjugés“ sur les langues régionales?
C’est la conclusion à laquelle est arrivé le sociolinguiste Philippe Blanchet, après avoir analysé la manière dont le Conseil a décidé de s’opposer à la ratification par la France la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, en 1999 (l’accès aux archives n’a été possible que récemment). „Pas d’arguments juridiques, mais des convictions personnelles, des impressions, des ignorances et des préjugés“, résume-t-il. Il note également que, dans un premier temps, le rapporteur avait „conclu à la constitutionnalité de la Charte“.
Quand l’impératrice de Russie Catherine II s’intéressait à la langue bretonne
Depuis longtemps, la Bretagne et sa culture particulière ont suscité l’intérêt bien au-delà de cette région. Ce fut le cas notamment de Catherine II de Russie à la fin du XVIIIe siècle, comme le rappelle cet article du Télégramme.
A Perpignan, Louis Alliot supprime la délégation à la catalanité
Inquiétude pour l’avenir du catalan à Perpignan. Le maire de la ville, Louis Alliot (RN) vient en effet de prendre une série de mesures défavorable à la langue historique de ce territoire.
Du côté des langues du monde
Quand le roi des Pays-Bas s’exprime en frison
Le souverain des Pays-Bas Willem-Alexander a été accueilli par un discours en frison occidental lors de sa visite dans la petite ville de Dokkum, à l’occasion de la fête du roi. Il y a lui-même répondu dans cette langue. Cette variante du frison est parlée dans le nord des Pays-Bas où il bénéficie d’un statut de co-officialité, au côté du néerlandais.
A écouter
Pourquoi Léa Slimani ne parle plus l’arabe
Dans son dernier essai, Assaut contre la frontière, Léa Slimani se demande pourquoi elle ne parle plus l’arabe, qu’elle a pourtant appris lorsqu’elle était enfant au Maroc. Sans doute, répond-elle, parce que ses parents, né sous la colonisation, avaient intégré l’idée que le français était dominant et qu’elle a elle-même hérité de cette vision.
A regarder
Le sens caché des comptines, par Benjamin Vallière
Nous les connaissons toutes, ou plutôt nous croyons les connaître. Benjamin Vallière s’est penché avec attention sur les textes des chansons pour enfants et il y a découvert bien des surprises…
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