Ils font partie des individus les plus surveillés de France. Au 1er octobre dernier, 700 détenus étaient suivis par le Service national du renseignement pénitentiaire (SNRP) au titre de leur accointance avec l’islam radical violent – dont la moitié pour terrorisme. Le SNRP suivait aussi plus de 700 autres prisonniers au titre de la lutte contre la criminalité organisée ou de la lutte contre l’extrémisme violent. Au total, les faits et gestes de 1 500 détenus sont étroitement observés par ce service spécialisé composé de 338 agents, répartis entre le siège national à Paris, dix cellules interrégionales (CIRP) et les différentes prisons du territoire.
Le travail à abattre est colossal. Chargés de collecter et analyser toutes les données concernant ces détenus dangereux, les agents du SNRP ont pour responsabilité de prévenir les violences au sein des prisons, tout en surveillant l’éventuelle implication de détenus dans des crimes commis à l’extérieur. „C’est un travail de fourmi, qui demande beaucoup de temps, de moyens, d’investigations et de coordination avec les autres services“, décrit Eric Faleyeux, secrétaire régional CFDT pénitentiaire pour la région Grand Est et fin connaisseur du service.
Depuis la création officielle du SNRP en 2017, poussée par la vague d’attentats de 2015 et la nette augmentation des détenus djihadistes en prison, ce service a dû s’adapter à la professionnalisation de la criminalité organisée, au pouvoir financier quasi illimité des narcotrafiquants, et à la porosité de plus en plus forte entre la détention et le monde extérieur – en 2024, 40 000 téléphones portables étaient retrouvés en cellule selon le ministère de la Justice, tandis que les survols d’établissements par des drones se comptent désormais par dizaines. „Imaginez toutes les informations sensibles que vous pouvez exploiter sur un seul téléphone retrouvé en détention. Et multipliez cela par le nombre d’appareils et de cartes SD confisqués chaque mois, de mouvements sur les réseaux sociaux, avec des numéros de portable qui changent tout le temps, des connexions internationales… Leur travail est parfois comparable au mythe de Sisyphe“, décrit Eric Faleyeux.
„Dégraisser le mammouth“
„Le problème, c’est qu’on vide la mer à la petite cuillère. Et si le SNRP a profité lors de sa création d’un véritable engouement de la part de l’administration, certains collègues ont depuis déchanté“, expose le fonctionnaire. Malgré une augmentation de plus de 15 % des effectifs du service entre 2019 et 2025, son syndicat déplore notamment un manque criant de personnels face à la hauteur de l’enjeu. Un ancien agent du SNRP, qui exerçait jusque très récemment, évoque ainsi „entre 12 et 15 agents pour une vingtaine d’établissements à surveiller“ dans son unité interrégionale. „Dans certains endroits, nous n’avions pas de correspondants locaux, parce qu’il y a des postes vacants. Dans les petits établissements, il n’y a d’ailleurs pas toujours de délégué SNRP à temps plein. Les agents cumulent plusieurs fonctions, et le temps consacré au renseignement devient ainsi minime“, précise-t-il.
Même dans les prisons les plus concernées par les profils à haut risque, comme à Vendin-le-Vieil – où sont incarcérés depuis cet été les 100 plus gros narcotrafiquants français –, les agents locaux s’inquiètent des faibles effectifs alloués au SNRP. „Nous devons traiter 400 heures d’écoutes téléphoniques par semaine, la somme d’éléments à récolter est énorme, et les moyens technologiques ne suivent pas forcément. Bien sûr, le SNRP a des cibles prioritaires, nous oriente en fonction des besoins du moment… Mais ils ne sont pas assez. Pour dégraisser le mammouth, c’est compliqué“, image un représentant local.
Dès 2020, la Délégation parlementaire au renseignement soulignait, dans son rapport annuel, que le nombre d’objectifs suivis par agent du SNRP se révélait „particulièrement élevé“. „Chaque analyste est chargé d’un suivi pouvant aller de 70 à 120 objectifs, contre une quarantaine habituellement dans d’autres services“, alertaient les sénateurs.
„Deux poids deux mesures“
Dans un tel contexte, la question des dossiers prioritairement traités par le SNRP fait parfois débat. Théoriquement, le service est tenu de se concentrer sur quatre finalités : la lutte contre le terrorisme, contre la criminalité organisée, contre les extrémismes violents, et la prévention des évasions. Mais en pratique, certains directeurs pénitentiaires regrettent un „deux poids deux mesures“ en fonction des cibles du moment.
Flavie Rault, secrétaire générale du Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP), indique ainsi que „la question du contre-terrorisme a été prégnante pendant longtemps au SNRP, qui a mis beaucoup de temps à partir sur la lutte contre la criminalité organisée“. Selon cette directrice de prison, certaines missions seraient délaissées, „contrairement à ce qu’on nous avait promis à la création du service“, fait-elle valoir. Depuis 2017, deux attaques djihadistes majeures ont eu lieu en prison, à Vendin-le-Vieil en 2018 et à Condé-sur-Sarthe en 2019.
Post-détention, les résultats apparaissent plus probants : un seul attentat commis par un ex-détenu terroriste est à déplorer. Il s’agit de l’attaque au couteau du pont de Bir-Hakeim, à Paris, le 2 décembre 2023 (un mort), perpétré par Armand Rajabpour-Miyandoab, auparavant condamné pour cinq ans de prison pour association de malfaiteurs terroriste.
Et pour cause. Selon un ancien proche du SNRP, les finalités du service se sont en effet „rapidement et presque exclusivement tournées vers ce qui intéressait vraiment la DGSI, à savoir la lutte antiterroriste“. Pour cette source, l’attentat djihadiste de la prison de Condé-sur-Sarthe, en 2019 (deux surveillants pénitentiaires tués), aurait été un tournant sur le sujet. „Tous les capteurs humains ou techniques ont été orientés vers le contre-terrorisme. Environ 80 % des dossiers pris en charge concernaient alors cette thématique, et les 20 % restant se partageaient entre la lutte contre la criminalité organisée et les affaires internationales. Rien ou presque sur la prévention des évasions ou les violences… Ce qui a été selon moi une erreur stratégique“, complète-t-il.
„Vase clos“
Car le contexte a changé depuis 2017, avec l’émergence de trafiquants de drogue prêts à tuer pour se maintenir au sommet. En mai 2024, l’évasion spectaculaire du narcotrafiquant Mohamed Amra au péage d’Incarville (Eure), entraînant le meurtre de deux agents pénitentiaires, finit par provoquer une prise de conscience. „Le contre-terrorisme reste l’une des finalités principales du service, mais j’ai vu une bascule ces trois dernières années sur la criminalité organisée, avec une forte adaptation en termes de ciblage des individus“, assure un ancien membre du service à L’Express. Contrairement aux détenus condamnés pour terrorisme, „immédiatement suivis par le SNRP une fois entrés en détention“, le „profilage“ des condamnés à suivre au titre de la criminalité organisée est en revanche „moins évident“, admet cet agent.
„La difficulté est de repérer dans la masse de détenus condamnés pour de tels faits ceux qui constituent le haut du spectre ou sont susceptibles de monter en puissance“, est-il précisé. Ce fut notamment un des manques de l’affaire Amra, selon le rapport de l’Inspection générale de la Justice sur l’évasion du trafiquant, publié en juillet 2024. Long de 60 pages, le document soulève la question „de la coordination et du partage d’informations entre l’ensemble des services et autorités ayant eu à connaître de [ses] activités illicites“, révélant „un fort cloisonnement“ entre ces services. „Il y a depuis eu de vraies réflexions sur l’amélioration du partage des informations entre l’autorité judiciaire, la police judiciaire et l’administration pénitentiaire“, indique un ancien membre du SNRP interrogé sur la question. „Chacun a pris conscience qu’il n’était plus possible de fonctionner en vase clos“.
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