La guerre au Moyen-Orient conduira à des changements majeurs, à commencer sans doute par une accélération de la transition énergétique. Mais à plus court terme, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) Fatih Barol alerte sur „la plus grande menace de l’histoire pour la sécurité énergétique mondiale„, suite aux frappes militaires de part et d’autre du détroit d’Ormuz. „La remise en état pour le pétrole et le gaz prendra beaucoup de temps. Il faudra six mois pour que certains sites soient opérationnels, et beaucoup plus longtemps pour d’autres“, prévient-il. De quoi alimenter les tensions sur le prix des hydrocarbures jusqu’à la fin de l’année ? A ce stade, toute prévision – même à trois mois – sur leur évolution semble vaine. Cependant, nous entrons durablement dans une période où la fourchette de prix du brut sera plus élevée, prévient l’économiste Michel Santi. Une bénédiction pour la Russie qui ne demande qu’à se refaire une santé.
L’Express : La situation s’emballe au Moyen-Orient. Jusqu’où les cours du pétrole peuvent-ils grimper ?
M.S. À court terme, nul ne le sait. Le baril de Brent a atteint 119 dollars cette semaine avant de retomber vers 109 au gré d’un communiqué israélien sur la réouverture d’Ormuz. Dix dollars de variation en quelques heures. Compte tenu des incertitudes liées au comportement des belligérants, prédire le baril à trois mois relève de l’astrologie. En revanche, nous avons sans doute changé de système de manière durable. L’ancienne fourchette de prix – 60 à 100 dollars – n’est plus adaptée. Elle correspondait à un monde ancien où deux mécanismes de régulation fonctionnaient : quand les prix montaient, l’offre suivait et la demande diminuait. Ces deux mécanismes sont désarmés simultanément.
Côté offre, nous faisons face à un mur. Deux décennies de sous-investissement – transition énergétique, exigences ESG, rachats d’actions… – ont asséché les capacités de réponse. Les champs géants vieillissent. L’OPEP+ maintient une discipline impensable il y a quinze ans. Enfin, la guerre vient de démontrer ce qu’une „offre rigide“ signifie : le Qatar a suspendu sa production de GNL après les frappes iraniennes, le Koweït et l’Irak ferment des puits, l’AIE qualifie cette crise de plus grande rupture d’approvisionnement de son histoire. Il n’y a plus de soupape.
Côté demande, le thermostat est cassé. En 2008, un baril à 147 dollars provoquait une purge immédiate : le salaire médian américain était à 50 000 dollars, l’essence pesait 8 à 9 % du budget transport. Aujourd’hui, ce salaire dépasse 83 000 dollars. En Chine, les rémunérations ont quadruplé. Elles ont triplé en Inde. Résultat : un baril à 140 dollars ne représente plus que 5 à 6 % du budget transport américain. La prospérité mondiale a anesthésié le signal prix. Pour reproduire la purge de 2008, il faudrait dépasser 200 à 250 dollars. C’est pourquoi je pense que le brut de demain oscillera entre 70 et 250 dollars, avec des pics aussi violents que les corrections. En outre, ce n’est plus seulement l’Américain en SUV qui encaisse le choc. C’est aussi le conducteur chinois, le transporteur indien ou l’ouvrier polonais qui se chauffe au fioul. En d’autres termes, il existe désormais plusieurs amortisseurs et pour chacun d’entre eux un seuil de douleur plus élevé.
Dans ce contexte, les aides traditionnellement utilisées par les gouvernements, comme le bouclier tarifaire, sont-elles efficaces ?
Elles aggravent le problème. C’est contre-intuitif, mais chaque intervention publique repousse le seuil de rupture et accumule de l’énergie dans le système. Prenons ce qui vient de se passer. L’AIE a annoncé la plus grande libération de réserves stratégiques de son histoire : 400 millions de barils. Résultat : le Brent a bondi de 9 % le jour même. Pourquoi ? Le marché sait compter. Ces 400 millions de barils représentent quatre jours de consommation mondiale. Un analyste a résumé la chose : „Un petit pansement sur une grande plaie“.
On a déjà vu le film. En 2022, face au choc gazier russe, l’Europe a déployé des boucliers tarifaires massifs. Ils ont retardé l’ajustement de la consommation de plusieurs trimestres : les ménages ne ressentaient pas la douleur, donc ne changeaient pas de comportement. Quand les boucliers ont été retirés, le choc a été d’autant plus brutal. C’est comme empêcher un barrage de déverser progressivement : quand il cède, il le fait d’un coup.
Et pendant ce temps, la boucle infernale tourne : le pétrole nourrit l’inflation, qui nourrit les salaires, et les salaires absorbent la hausse suivante des matières premières. La correction ne vient pas. Quand elle finira par arriver, elle frappera une économie mondiale plus endettée et plus interconnectée qu’en 2008.
Dans cette nouvelle ère, la Russie va-t-elle tirer les marrons du feu ?
Disons le clairement : chaque escalade au Moyen-Orient enrichit Moscou ! Plus le Brent monte, plus le brut russe se vend cher. En mars, le baril sur l’indice Urals s’est négocié à près de 99 dollars pour les livraisons indiennes — plus du double du plafond fixé par le G7. Le 6 mars dernier, Washington a enterré son propre dispositif de sanctions en accordant une dérogation de trente jours aux raffineurs indiens. Ironie du sort, ce sont les propres frappes américaines sur l’Iran qui ont créé les conditions de cette capitulation !
La Russie ne subit pas les sanctions : elle les a contournées méthodiquement. Entre 900 et 1 500 pétroliers fantômes rachetés par des sociétés-écrans naviguent sous pavillon de complaisance avec des réassurances chinoises. Selon le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), 68 % des exportations russes de brut transitaient par cette flotte fantôme en janvier. Les circuits financiers ont suivi. L’Occident avait fabriqué une serrure sophistiquée. Or, la Russie a changé de porte. Depuis l’invasion de l’Ukraine, elle a engrangé plus de 1 000 milliards d’euros de recettes fossiles. Les sanctions commençaient enfin à mordre fin 2025 — l’indice Urals était tombé sous les 40 dollars. Puis les frappes sur l’Iran ont propulsé le Brent au-dessus de 100 dollars, et la rente russe est repartie du jour au lendemain.
Ce revirement a un goût d’autant plus amer que l’Inde ne se contente pas d’acheter le brut russe. Elle le raffine et revend du diesel et du kérosène à l’Europe. Les exportations indiennes de produits pétroliers vers l’Europe sont passées de 10 000 tonnes en 2019 à 25 millions de tonnes en 2024. Cette même Europe qui a imposé les sanctions achète – au prix fort et par procuration — le pétrole qu’elle prétendait boycotter. L’UE a bien tenté de réagir avec son 18e paquet de sanctions, mais dix-sept cargaisons suspectes ont pénétré le marché européen rien qu’en février. C’est bien la preuve que les contournements continuent.
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