Dans un monde déchiré par les guerres et bousculé par la montée des tensions commerciales, la tentation du repli sur soi n’a jamais été aussi forte. Confrontées à la poussée du vote radical et à l’essor de la désinformation, les démocraties libérales sont fragilisées. C’est plus que jamais le moment de donner la parole aux architectes du sursaut, qu’ils soient scientifiques, militaires, experts de la tech, intellectuels ou entrepreneurs. L’Express consacre un numéro exceptionnel aux „Visionnaires“.
Immunologiste et spécialiste des interactions entre les virus et notre système immunitaire, Yasmine Belkaid dirige l’Institut Pasteur depuis le 2 janvier 2024. Après une brillante carrière aux Etats-Unis, cette chercheuse de renom se bat sans relâche pour alerter sur les conséquences délétères des attaques contre la science, et mobiliser toutes les énergies pour nous préparer aux futures crises sanitaires.
L’Express : La pandémie est derrière nous, mais les maladies infectieuses restent une menace. Lesquelles vous inquiètent le plus ?
Yasmine Belkaid : Nous ne devons pas oublier, d’abord, que 1,5 million de personnes dans le monde meurent chaque année de la tuberculose, 600 000 du paludisme et encore 600 000 du Sida. Avec l’arrêt des programmes d’aide décidé par l’administration Trump, cela va malheureusement empirer. Une étude prévoit 14 millions de vies perdues de ce fait d’ici à 2030. Pour ce qui concerne plus directement la France et l’Europe, on voit que les moustiques et les tiques, et les maladies qu’ils transportent, arrivent à nos portes. Quelque 400 cas autochtones de chikungunya ont été comptabilisés en métropole depuis mai, alors que cette maladie n’existait pas ici voilà encore quelques années.
Un autre grand sujet de préoccupation reste l’antibiorésistance, face à laquelle nous sommes toujours plus vulnérables. Les bactéries évoluent naturellement, de façon stochastique, mais aussi en réponse à des pressions. Le changement climatique peut faire évoluer certains agents pathogènes de façon aberrante. En utilisant mal les antibiotiques, nous créons bien sûr aussi des résistances. C’est très vrai dans les pays où les éleveurs administrent à leurs animaux de faibles doses de ces molécules, pour leur faire prendre du poids plus vite. Si rien n’est fait, l’antibiorésistance pourrait causer 40 millions de morts entre 2025 et 2050.
C’est colossal, et pourtant l’ampleur de la menace est mal perçue…
La réalité, c’est que de plus en plus de microbes sont concernés. La tuberculose par exemple : plusieurs milliards de personnes sont infectées de façon chronique et ne vont pas développer de symptômes. Mais, pour une petite partie d’entre eux, la bactérie va se révéler résistante à tous les traitements, et là, c’est mortel dans 100 % des cas. Le paludisme devient résistant aussi. Sous nos latitudes, E. coli et le staphylocoque doré donnent des infections de plus en plus difficiles à traiter. Cela s’explique aussi parce que nous ne développons pas assez de nouveaux antibiotiques.
L’Etat, les industriels et le monde académique doivent davantage travailler ensemble
Comment relancer la production ?
En commençant par renforcer la recherche fondamentale. Ici, à l’Institut Pasteur, nous travaillons sur de nouvelles approches, avec des phages (NDLR : des virus inoffensifs pour l’homme mais qui attaquent les bactéries), avec Crispr-Cas 9… Nous disposons déjà de nouvelles molécules à tester. Le problème, c’est que l’industrie pharmaceutique considère cette classe de médicaments comme peu rentable, car évidemment les patients ne prennent pas ces produits dans la durée. Même si les besoins sont là, il est compliqué de trouver des partenaires pour conduire des essais cliniques. Le Royaume-Uni a fait de cette question un enjeu collectif, avec des subventions pour les entreprises qui s’impliquent. Que ce soit pour développer de nouveaux vaccins ou lutter contre la résistance aux traitements, l’État, les industriels et le monde académique devraient davantage travailler ensemble. Seuls, nous n’y arriverons pas.
Durant la crise sanitaire, nous avons eu des vaccins grâce à l’implication de l’administration américaine aux côtés des centres de recherche et des laboratoires pharmaceutiques. De ce point de vue, le démantèlement de la politique vaccinale américaine est très inquiétant…
La France et l’Europe ont sous-investi pendant des décennies dans la recherche et le développement de nouveaux vaccins, mais nous sommes aujourd’hui collectivement en train de nous réengager. Avec plusieurs partenaires français – l’Inserm, l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, le CEA… – nous allons travailler de façon complémentaire pour porter une grande initiative nationale en vaccinologie, en coordination avec un programme européen porté par l’agence Hera chargée de préparer la réponse aux urgences sanitaires.
Tout cela aura des conséquences sur la confiance des populations dans la parole scientifique
Il existait déjà des partenariats avec des scientifiques de très haut niveau en Belgique, en Italie ou encore en Allemagne, ainsi que des connexions avec des industriels, mais nous avions besoin de mieux nous répartir les tâches. L’Institut Pasteur interviendra très en amont, sur la recherche d’antigènes, la meilleure compréhension des réponses vaccinales, et la faisabilité des nouveaux vaccins. Le but est de réussir à générer nous-mêmes de nouveaux vaccins qui répondent à nos priorités, au moment où nous en aurons besoin, au regard effectivement de ce qu’il se passe aux Etats-Unis.
Au-delà de la question des vaccins, quel regard portez-vous sur les attaques de l’administration Trump vis-à-vis de la recherche ?
La situation américaine est alarmante à plus d’un titre. Les déclarations du ministre de la Santé Robert Kennedy Jr. sur la grippe H5N1, qui prône de laisser circuler ce virus dans les élevages, et plus généralement le manque d’informations sur cette zoonose, ne peuvent qu’inquiéter : on sait à quel point les virus grippaux représentent une menace pour la population. Le démantèlement des CDC, les centres pour le contrôle et la prévention des maladies, est préoccupant, tout comme le recul des pouvoirs publics sur la vaccination, des enfants notamment. Cela va se payer en vies humaines perdues, pour des maladies évitables. C’est dramatique. A la suite de la réélection de Donald Trump, il était impossible d’anticiper ce à quoi nous assistons aujourd’hui. Je pense aux coupes budgétaires, mais aussi, entre autres, aux remises en cause du système de „revue par les pairs“, où tous les articles font l’objet d’une validation d’experts avant leur publication. Ce processus est essentiel pour garantir la qualité des données portées à la connaissance de tous. Tout cela aura des conséquences sur la confiance des populations dans la parole scientifique.
La science européenne n’est pas épargnée par ces mouvements…
La désinformation diffuse partout dans le monde à travers les réseaux sociaux. Heureusement, une partie du public nous soutient toujours – je le mesure tous les jours avec les dons des particuliers, qui constituent la première source de financement de l’Institut Pasteur. Mais la perte d’influence de la science de ce côté de l’Atlantique aussi est une réalité. L’indice de liberté académique recule dans beaucoup de pays. En France, l’engagement financier de l’État pour la recherche continue de s’effriter. Les dépenses globales reculent, et l’investissement en recherche fondamentale stagne à 0,3 % du PIB. Celle-ci est pourtant essentielle : sans elle, nous n’aurions par exemple ni immunothérapies contre le cancer, ni vaccins protecteurs à base d’ARN messager, ni la technologie Crispr grâce à laquelle on peut aujourd’hui espérer guérir des enfants atteints de maladies génétiques…
Toutes les briques mises en place ces dernières décennies vont porter leurs fruits
C’est un cercle vicieux : avec moins de crédits, nous faisons moins de découvertes, nous sommes moins visibles, on nous fait moins confiance. Les scientifiques doivent être traités avec respect, pour leur engagement dans ce métier si difficile. Sans eux, qui développera les vaccins et les médicaments dont nos enfants auront besoin demain ? Aujourd’hui, cette profession formidable devient de moins en moins attractive, à cause du manque de moyens, mais aussi des lourdeurs administratives qui pèsent de plus en plus sur nos épaules.
Faut-il s’attendre à moins d’innovations et de progrès à l’avenir ?
Je dirais l’inverse, malgré tout. Nous sommes dans un moment exceptionnel pour la science, où toutes les briques mises en place ces dernières décennies vont porter leurs fruits. Avec l’intelligence artificielle, la génomique, les techniques de visualisation et de criblage, honnêtement, je voudrais avoir à nouveau 20 ans et recommencer ma carrière, tant les possibilités paraissent infinies. Imaginez par exemple : nous venons de recruter un jeune chercheur capable d’anticiper l’évolution des agents pathogènes et de mettre au point de nouveaux antimicrobiens avant même que les épidémies ne surviennent.
Nous pouvons maintenant aussi très facilement prédire les effets de nouvelles molécules. En comprenant mieux le fonctionnement fin de chacun de nos tissus, à tous les âges de la vie, nous allons faire des progrès immenses dans la prévention des maladies. Cette médecine préventive, c’est le futur ! C’est pour cela qu’il ne faut pas lâcher face aux mouvements antiscience, parce que de nouvelles découvertes, de nouvelles thérapies vont émerger. Nous sommes au début d’une révolution au potentiel infini. A condition que notre écosystème de recherche soit protégé, et que les partenaires publics et privés soient au rendez-vous.
Avec toutes ces avancées, serons-nous mieux préparés quand une nouvelle crise sanitaire surviendra ?
Aujourd’hui, en sciences, nous côtoyons au quotidien le sublime et le monstrueux. Oui, nous avons les technologies, les connaissances, les capacités. Mais nous nous trouvons aussi dans un monde fracturé, où l’investissement recule, où les États se parlent de moins en moins, où les systèmes de santé sont fragilisés. Nous aurons les moyens technologiques de faire face, je n’en doute pas. Saurons-nous les mettre en œuvre ? C’est loin d’être certain, mais je choisis d’être optimiste, et je me battrai pour que nous relevions ces défis.
Directrice générale de l’Institut Pasteur, cette scientifique franco-algérienne a été professeur à l’université de Pennsylvanie et directrice du „Centre pour l’immunologie humaine“ au sein des Instituts nationaux de la santé, aux Etats-Unis.



