Une partie de son escale parisienne, Simon Johnson l’a passée au musée Carnavalet. A travers les salles retraçant les transformations qui ont rythmé l’histoire de la capitale – comme l’apparition du métro -, l’économiste anglo-américain a retrouvé le fil rouge de ses propres travaux. Dans son ouvrage Power and Progress, le colauréat du prix d’économie de la Banque de Suède il y a deux ans, et ancien chef économiste du FMI en 2007-2008, s’est penché sur les effets des innovations technologiques sur la société. Aujourd’hui ambassadeur pour l’IA au Royaume-Uni, professeur au MIT et chercheur au CEPR*, il tempère l’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur nos sociétés mais appelle l’Europe à ne pas rater le train en marche.
L’Express : De quelle nature est la rupture provoquée par l’IA dans le monde du travail ? A quelles grandes transformations historiques est-elle comparable ?
Simon Johnson : Je considère l’intelligence artificielle comme une technologie majeure appelée à s’installer durablement dans nos vies – c’est déjà le cas. Pour autant, je ne pense pas qu’elle soit aussi structurante que certaines grandes révolutions matérielles du passé, comme l’urbanisation ou le développement des transports. Ces mutations ont profondément transformé la société : elles ont déplacé les populations vers les villes, puis rendu ces villes vivables grâce aux progrès de la santé publique et des infrastructures. À mes yeux, l’IA n’aura pas un impact aussi profond sur les valeurs humaines ou l’organisation sociale.
En revanche, elle s’inscrit dans la continuité des transformations numériques qui ont contribué à accroître les inégalités. Pour qu’elle profite au plus grand nombre, il est essentiel que cette technologie, qui augmente la productivité du travail, renforce la valeur des salariés aux yeux des employeurs et, in fine, soutienne les salaires. La question centrale est de savoir où et comment la productivité s’améliore. Deux logiques s’opposent ici : l’automatisation, qui remplace l’humain par la machine, et la création de nouvelles tâches, qui élargit le champ d’action des travailleurs.
À l’heure où l’écart de productivité se creuse entre les États-Unis et l’Europe, et où les innovations en matière d’IA sont principalement américaines, avons-nous perdu la course ?
Certes, les États-Unis ont une longueur d’avance. Mais l’usage dominant de l’IA aujourd’hui relève de l’automatisation : les gains de productivité qu’elle génère ne se traduisent donc pas nécessairement par la création d’emplois de qualité. On retrouve ici le paradoxe de Solow : pour l’instant, ses effets ne sont pas visibles dans les statistiques à l’échelle nationale. En revanche, contrairement à l’émergence d’Internet dans les années 1990, la forme actuelle de l’IA, parce qu’elle est centrée sur le remplacement des humains par des algorithmes, exerce déjà une pression à la baisse sur les emplois qualifiés.
Pour l’Europe, le développement de ces technologies est indispensable en matière de souveraineté : Donald Trump a montré que la dépendance à des acteurs étrangers – en particulier américains – expose à des formes de pression dans la durée. Cela dit, les États-Unis disposent d’un avantage structurel : leur capacité à financer rapidement des projets technologiques de très grande ampleur, ce qui reste beaucoup plus difficile en Europe.
Quels métiers conseilleriez-vous aujourd’hui aux jeunes d’éviter ?
Les domaines où les algorithmes excellent déjà – comme certaines branches du développement informatique – sont en première ligne face à l’automatisation. À l’inverse, les sciences fondamentales, la recherche en laboratoire, l’innovation et l’entrepreneuriat sont, à mon sens, des domaines où l’IA peut constituer un puissant levier.
L’industrie restera essentielle, car la production de biens physiques demeure indispensable. Si l’IA permettra d’accroître la production via l’automatisation des processus, cela ne se traduira probablement pas par une hausse significative de l’emploi industriel. Pour l’Europe, l’avenir de sa base industrielle dépendra du choix stratégique qu’elle fera dans sa relation avec la Chine : coopérer ou taxer davantage les importations.
En 2015, vous écriviez que la Chine n’était pas encore prête à devenir la pièce maîtresse de l’économie mondiale. L’instrumentalisation du commerce, son levier sur les terres rares et ses progrès technologiques ont-ils changé votre analyse ?
De fait, la Chine a réalisé des progrès spectaculaires en matière de science et d’innovation, rivalisant désormais avec les États-Unis et l’Europe. En matière d’IA, ses avancées sont opaques, mais réelles. Pour autant, elle n’est toujours pas prête à devenir la première puissance économique mondiale, car elle ne souhaite pas modifier son modèle : elle reste fortement dépendante des exportations manufacturières et maintient un large excédent commercial, ce qui alimente les tensions.
Cela dit, le conflit entre les États-Unis et l’Iran ouvre une fenêtre intéressante pour la Chine. Washington se trouve dans une position délicate : l’administration Trump cherche à parvenir à un accord avec Téhéran, mais peine à y parvenir pour des raisons politiques et stratégiques. Si Pékin parvenait à faciliter un tel accord, cela marquerait un tournant géopolitique majeur, renforçant son rôle sur la scène internationale tout en signalant un relatif recul de l’influence américaine dans la gestion des conflits.
Nombre d’économistes anticipaient une hausse de l’inflation et un ralentissement de la croissance face aux droits de douane de Donald Trump. Pourtant, juste avant le conflit avec l’Iran, l’inflation était plus faible qu’à son arrivée au pouvoir, et la croissance toujours solide…
Environ la moitié des droits de douane ont désormais été répercutés dans les prix. Autrement dit, les biens concernés sont plus chers qu’ils ne l’auraient été autrement. Cette hausse alimente ensuite l’indice des prix à la consommation. En conséquence, Donald Trump aurait probablement bénéficié d’une inflation plus faible en l’absence de ces mesures. C’est d’ailleurs précisément parce que l’inflation reste au-dessus de l’objectif que la Réserve fédérale hésite à baisser ses taux. Quant à la croissance actuelle aux États-Unis, elle provient en grande partie du boom de l’intelligence artificielle.
L’infrastructure financière derrière ce „boom“ repose notamment sur le crédit privé. Quels risques pèsent sur ce secteur ?
C’est une source d’inquiétude légitime. Ce marché représente entre 2 000 et 3 000 milliards de dollars aux États-Unis et manque de transparence. Ces fonds ont massivement investi dans le secteur du SaaS (Software as a Service), dont le modèle économique est aujourd’hui remis en cause par la montée en puissance de l’IA. Ce secteur pourrait ainsi jouer le rôle de „canari dans la mine“, premier signal d’une crise plus large.
Une erreur stratégique a été commise en ouvrant ces investissements aux particuliers. Tant que ces fonds géraient uniquement les capitaux de fonds souverains et de compagnies d’assurance, avec des horizons d’investissement de long terme, la stabilité était assurée. Mais les investisseurs individuels, y compris très fortunés, exigent désormais de la liquidité, ce qui crée une pression supplémentaire.
À propos de grandes fortunes, vous vous êtes prononcé en faveur de la taxe Zucman. Que faites-vous de la confusion récurrente entre flux et stocks et du risque de fuite des capitaux ?
La principale difficulté tient en effet au fait que la richesse des individus les plus fortunés est un stock, tandis que nos systèmes fiscaux sont généralement conçus pour taxer des flux de revenus. Ce qui me séduit dans cette proposition, c’est qu’elle n’est pas punitive : elle vise à rééquilibrer la charge fiscale entre les professions très rémunérées – comme les avocats d’affaires, par exemple – et les milliardaires. Bien sûr, il est essentiel de concevoir cet impôt de manière à ne pas décourager l’entrepreneuriat, ni la création d’emplois.
Quant à la fuite des capitaux, c’est un enjeu bien réel. Nous faisons face au même défi en Californie. Le phénomène existe déjà via les paradis fiscaux. En définitive, si les plus riches choisissent de quitter un pays et de ne plus contribuer à son économie – ni d’en tirer des revenus -, il n’existe pas de moyen véritable de les en empêcher.
*Simon Johnson est également l’hôte du podcast Power and Consequences
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