« Le temps de la social-démocratie doit être dépassé ». Cette citation n’est pas extraite d’un manifeste du NPA (Nouveau parti anticapitaliste), mais du « projet » pour 2027 du Parti socialiste, publié le 22 avril. En une ligne, le PS tourne le dos au modèle qui a régné en maître sur le continent européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. S’il le crédite de « progrès sociaux considérables », celui-ci ne serait désormais plus apte à surmonter les défis du XXIe siècle, comme l’écologie, l’égalité entre les sexes ou la lutte contre les discriminations raciales.
Il faut dire que la crise est réelle : « depuis 2015, le nombre de gouvernements sociaux-démocrates a peu ou prou été divisé par deux », recense Renaud Large, qui anime l’Observatoire des doctrines politiques de la Fondation Jean Jaurès (FJJ), un think tank classé à gauche. D’un côté, la crise migratoire de 2015 – et les enjeux sécuritaires, identitaires et environnementaux qui l’accompagnent – a profondément entaché la crédibilité des discours humanistes et progressistes sur le multiculturalisme. De l’autre, le vieillissement de la population, le creusement de la dette publique et le décrochage de la croissance et de la productivité, en France comme en Europe, mettent sous tension la soutenabilité de l’Etat social et redistributif, cœur battant du projet économique social-démocrate. Partout sur le continent, les partis sociaux-démocrates ont, ces dernières années, connu quelques-uns des pires scores de leur histoire. En février 2025, le SPD allemand d’Olaf Scholz a récolté seulement 16,4 % aux élections législatives, une première depuis 1949. Mais l’une des chutes les plus spectaculaires est celle du PS français : encore au pouvoir jusqu’en 2017, il n’a rassemblé que 1,75 % des voix à l’élection présidentielle de 2022 via sa candidate Anne Hidalgo.
« En se concentrant de plus en plus sur les enjeux « post-matérialistes », comme l’environnement, l’immigration, le multiculturalisme et les politiques identitaires, les partis de gauche ont connu une transformation en profondeur de leur électorat, avec de plus en plus d’électeurs diplômés des grandes villes », note la politologue américaine Sheri Berman. Mais pour cette professeure à la prestigieuse université Columbia, autrice de The Primacy of Politics : Social Democracy and the Making of Europe’s Twentieth Century (Cambridge University Press, 2006), le désaveu dans les urnes ne signifie pas pour autant que le « projet social-démocrate » soit voué à disparaître : « les idées que porte ce projet restent très attractives, à savoir accepter le capitalisme comme le meilleur système jamais conçu pour générer de la croissance et de l’innovation, mais le gérer en le régulant afin de contrôler tous les effets négatifs qu’il peut produire ».
Ce n’est pas la première fois que ce courant traverse une zone de turbulences. Après la chute du mur de Berlin, le discrédit des idées marxistes et socialistes et le triomphe de la mondialisation libérale avaient donné du fil à retordre aux partis sociaux-démocrates de l’époque. Mais ceux-ci avaient toujours trouvé un moyen de se renouveler. C’est le cas de la « troisième voie » du Britannique Tony Blair et de l’Allemand Gerhard Schröder, qui a su adapter le logiciel social-démocrate à l’économie de marché et à la globalisation. Pour Renaud Large, c’est cette capacité à se transformer pour coller à l’air du temps qui ferait aujourd’hui défaut à la gauche modérée française. Coordinateur d’un rapport sur la « troisième gauche », il invite son propre camp à regarder ce qui se fait ailleurs en Europe.
Les sociaux-démocrates et l’immigration
Au Danemark, la Première ministre Mette Frederiksen, à la tête du SD (Social-démocratie) depuis 2015, a provoqué une inflexion de la ligne du parti en liant la question de l’immigration à celle de l’Etat-providence. Pour garantir l’efficience d’un système redistributif généreux, impossible de se passer d’un certain niveau de « cohérence sociale », comme l’assume « Mette la rouge ». Renforcement des frontières et du contrôle des flux migratoires, réduction des prestations économiques versées aux demandeurs d’asile, hausse des exigences sur l’intégration et l’adoption par les immigrés des « valeurs » danoises, démocratiques et séculières, lutte contre la « ghettoïsation » et le communautarisme de certains quartiers… Selon Renaud Large, ce durcissement du discours sur l’immigration et l’intégration aurait permis aux sociaux-démocrates danois de se renouveler et « d’élargir leur base électorale en direction des catégories populaires et de la classe moyenne inférieure ». Aux élections législatives de 2019, le SD a obtenu 48 sièges (25,9 % des voix) avec un programme mêlant promotion d’un État social renforcé, promesses d’investissements publics, et cadre migratoire restrictif. En 2022, il a même réalisé son meilleur score en vingt ans, avec 50 sièges et 27,5 % des votes.
Chez le voisin suédois, les sociaux-démocrates « semblent aujourd’hui s’engager dans une démarche comparable, avec un durcissement net de leurs positions sur l’immigration » remarque Sheri Berman. Dans un contexte de chômage élevé et de montée en puissance des Démocrates de Suède, parti de droite radicale populiste, le Parti social-démocrate suédois des travailleurs (SAP) a souhaité reconstruire son programme – qui datait de 2013, soit deux ans avant la crise migratoire. « On peut être ferme sur les règles migratoires sans être dur avec les migrants », a ainsi affirmé Lawen Redar, députée du SAP et figure de cette ligne forte sur l’immigration et l’intégration. Un discours qui serait taxé d’extrême droite en France, comme le remarque l’historien spécialiste de la gauche, Jean-Numa Ducange : « sur le droit d’asile par exemple, ils défendent des positions très restrictives, parfois même plus dures que celles du Rassemblement national ».
Une gauche responsable
Cette volonté d’adapter l’Etat-providence ne séduit pas que les Scandinaves. Au Royaume-Uni, après une percée réelle mais éphémère du parti travailliste de Jeremy Corbyn, tenant d’une ligne conflictuelle et populiste, le Labour a essuyé aux élections législatives de 2019 sa plus lourde défaite depuis 1935. L’élection de Keir Starmer à la tête du parti, en avril 2020, a marqué une inflexion très nette en faveur d’une stratégie de responsabilisation, censée restaurer l’image de sérieux gouvernemental. Dans son manifeste de 2024, la responsabilité budgétaire est élevée au rang de principe non négociable et l’accent est mis sur la croissance économique, seuls moyens de conserver un Etat social redistributif généreux.
Rachel Reeves, ministre des Finances, a même forgé le concept de « Securonomics » (en référence aux « Bidenomics » du dernier président démocrate américain) : un Etat stratège censé garantir la sécurité économique des Britanniques tout en stimulant l’innovation par des interventions ciblées dans le logement et le développement des énergies propres. Un programme résolument de gauche, mais qui ne perd pas de vue qu’il faut créer les richesses pour pouvoir les redistribuer. Nulle surprise donc si Keir Starmer cite le best-seller Abundance (Simon & Schuster, 2025) des Américains Ezra Klein et Derek Thompson, véritable plaidoyer pour le progrès matériel qui invite la gauche modérée à ne pas faire de la croissance un tabou et à ne pas uniquement se soucier des inégalités.
Plus Sanchez que Starmer ?
Dans son rapport, la Fondation Jean Jaurès appelle à s’inspirer de cette « recomposition silencieuse mais puissante », pour en faire une « synthèse entre fermeté républicaine et solidarité humaniste, souveraineté populaire et respect des droits humains ». Mais ces idées ne trouvent pas grâce aux yeux des dirigeants du Parti socialiste. « Personne ne semble s’être intéressé sérieusement à cette idée de « troisième gauche » au sein du PS, alors même que ce rapport a été publié par un think tank qui leur est proche. Au final, dans leur projet, ils parlent assez peu d’immigration et proposent des solutions proches de celles de La France insoumise et des Ecologistes » s’étonne Jean-Numa Ducange. Même constat sur l’économie et le budget : sur les 144 pages du programme du PS pour 2027, on relève seulement une occurrence du terme « déficit public » et deux occurrences de « dette publique », comme l’a relevé L’Express. La différence d’approche entre les socialistes français et le Labour britannique est frappante : si Rachel Reeves s’oppose fermement à ce que des fonds publics soient utilisés pour soutenir des entreprises non compétitives, le PS propose une « loi d’urgence de maintien de l’activité » permettant à l’Etat de « mettre sous tutelle » un site industriel et d’obliger l’opérateur à poursuivre l’activité et l’emploi, « y compris à perte ».
Peut-être le parti à la rose a-t-il à l’esprit que ces modèles montrent, depuis quelques mois, des premiers signes d’essoufflement. Le SD danois a perdu 12 sièges lors des législatives de mars, et les négociations pour former un gouvernement n’ont, pour l’heure, pas abouti. De son côté, le Premier ministre britannique est fragilisé. En baisse dans les sondages, il est de plus en plus attaqué au sein même de son propre camp, où certains regrettent le Keir Starmer de 2020, qui faisait campagne sur la hausse des impôts pour les plus riches et un « Green New Deal ». « Ce qui reste est de l’orthodoxie prudente », se désole le quotidien The Guardian, qui voit d’un œil plus favorable le profil plus à gauche du maire du Grand Manchester, Andy Burnham.
La synthèse impossible du Parti socialiste
Pour trouver une source d’inspiration au PS français, il faut plutôt traverser les Pyrénées. En Espagne, les succès du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) de Pedro Sanchez, qui assume un agenda redistributif très marqué et vient d’adopter un vaste plan de régularisation d’environ 500 000 sans-papiers, laisse rêveurs une partie de la gauche française. Mais les comparaisons ont leurs limites. En France, la situation budgétaire et la taille de notre Etat social ne donnent pas les mêmes marges de manœuvre à une politique volontariste. « Pedro Sanchez agit dans un pays où l’âge de départ à la retraite va passer de 65 ans à 67 ans en 2027 », rappelle l’historien Jean-Numa Ducange. En Suède, un accord transpartisan adopté en octobre 2024 est revenu sur le cadre politique budgétaire qui contraignait les gouvernements à voter des budgets excédentaires, afin d’autoriser le vote de budgets à l’équilibre. Un groupe de travail du SAP suédois a également proposé au parti d’ajouter à son programme le passage aux 35 heures à partir de 2030, sans succès. En France, aucun budget à l’équilibre n’a été voté depuis 1974 et la réforme des 35 heures va bientôt fêter ses vingt-cinq ans.
Quant à la stratégie danoise, qui consiste à récupérer les électeurs populaires à l’extrême droite, celle-ci est de plus en plus mise en défaut par la recherche académique. Dans l’ouvrage collectif Beyond Social Democracy : The Transformation of the Left in Emerging Knowledge Societies (Cambridge University Press, 2024), une dizaine de politologues montrent au contraire que les flux directs d’électeurs entre les partis sociaux-démocrates et l’extrême droite restent marginaux. Le déclin de la social-démocratie dans les urnes s’expliquerait avant tout par la fragmentation de la gauche, la majorité des pertes électorales ayant profité aux autres partis de gauche et au centre droit modéré. Une analyse qui colle particulièrement à la situation française, où l’effondrement du PS s’est accompagné de l’émergence d’un bloc central autour d’Emmanuel Macron, et d’une montée en puissance de LFI et des écologistes.
Le Parti socialiste français devra donc jouer sa propre partition, même si l’exercice n’a rien d’une sinécure. « Le Rassemblement national a investi le terrain du « chauvinisme social », avec une ligne mêlant défense de l’Etat-providence, souverainisme et rejet des contraintes budgétaires européennes, tout en conservant des positions restrictives sur l’immigration. Tandis qu’à gauche, il est impossible de concurrencer Jean-Luc Mélenchon sur le terrain du populisme » avertit Sheri Berman. En Espagne, où la stratégie plus radicale de Pedro Sanchez a porté ses fruits, le PSOE bénéficie d’une situation plus favorable : principale force à gauche, il dispose d’une plus grande marge de manœuvre pour travailler avec la « gauche populiste » de Podemos. Sur sa droite, remarque enfin Renaud Large, le parti Vox (extrême droite) « est encore très marqué par son héritage franquiste, avec un profil élitaire et économiquement libéral très différent du RN ». En France, coincé entre trois blocs bien en place, l’espace disponible pour le PS se réduit à peau de chagrin. « Ils cherchent une sorte de troisième voie entre les sociaux-démocrates et les insoumis. Le problème, c’est qu’ils n’ont ni l’acceptation du compromis des premiers, ni la force propulsive des seconds », analyse Jean-Numa Ducange. La formule de Boris Vallaud sur France Inter, qui a répondu être un « réformiste radical » lorsqu’on lui a demandé s’il était toujours un social-démocrate, dit beaucoup de cette impossible synthèse.
Si l’avenir de la social-démocratie est incertain, une chose est sûre : la campagne présidentielle des socialistes français se fera dans la division. Bernard Cazeneuve, qui avait quitté le parti en 2022 pour marquer son désaccord avec le rapprochement avec LFI, a déjà annoncé dans Le Figaro qu’il se sentait prêt à être le candidat d’une gauche de gouvernement responsable et réaliste. Très critique du projet du PS, dont il souligne le manque de sérieux budgétaire et la démagogie fiscale, l’ancien Premier ministre se veut le champion de la social-démocratie française : « la priorité doit être à l’innovation plutôt qu’à la taxation, sauf à prendre le risque d’un décrochage plus grave encore de notre appareil productif qui remettra en cause notre souveraineté et notre liberté », avant de conclure que « sans production, il n’y a rien à répartir et la justice sociale ne résulte pas miraculeusement du ruissellement ». Blair et Schröder n’auraient rien à y redire…
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