Officiellement, deux mois après le début des frappes américaines contre l’Iran, le plan se déroule toujours sans accroc. Passé sur le gril des questions de la Commission des forces armées de la Chambre des représentants le 29 avril, le chef du Pentagone, Pete Hegseth, est resté sourd à toute critique. « Vous appelez cela un bourbier, ce qui alimente la propagande de nos ennemis ? Quelle honte ! », a-t-il martelé face à l’opposition démocrate, certain, en ce qui le concerne, de « gagner » la guerre. En coulisse pourtant, un autre son de cloche se fait entendre au sein de sa propre administration. Loin du tableau idyllique dressé par le secrétaire à la Défense, le vice-président J.D. Vance s’inquiéterait, lui, d’une possible « pénurie » de munitions, rapportait deux jours plus tôt le magazine américain The Atlantic. Et pour cause : celles-ci seraient cruciales pour tenir tête à la Chine dans l’hypothèse d’une confrontation dans le détroit de Taïwan.
Il faut dire qu’en seulement huit semaines d’opérations, Washington a largement puisé dans ses stocks. Depuis le 28 février, les forces américaines ont tiré plus de 1 000 missiles à longue portée Tomahawk et JASSM – soit entre un quart et un tiers de leurs réserves d’avant-guerre -, évalue une récente analyse du Center for Strategic and International Studies (CSIS). Pis, le déficit serait encore plus criant pour certaines munitions cruciales à la défense du ciel. Sur un inventaire estimé avant le début du conflit à 360 missiles de systèmes antiaériens THAAD, entre 190 et 290 auraient été utilisés. S’y ajoutent entre 1000 et 1400 munitions de batteries Patriot (soit 45 à 60 % des réserves). Nous sommes loin des stocks d’armes « pratiquement illimités » qu’avait évoqué Donald Trump au début des hostilités.
Affaiblissement militaire
« Les Américains ont utilisé une quantité phénoménale de munitions complexes, résume une source militaire. Cela va leur imposer des choix difficiles sur la manière de faire face simultanément aux menaces chinoises et russes. » Car regarnir les stocks perdus va prendre du temps. A ce jour, la production annuelle de missiles Patriot par son fabricant Lockheed Martin est d’environ 600 unités – dont la moitié est destinée à alimenter les besoins d’une quinzaine d’alliés de l’Amérique, qui en sont également dotés. Pour le système THAAD, cette même production chute à 96 engins par an. Résultat : en dépit de l’accélération des cadences annoncée par les industriels américains, reconstituer les réserves aux niveaux d’avant-guerre pourrait prendre « un à quatre ans », d’après les calculs du CSIS.
Les effets s’en font déjà ressentir. Selon la presse américaine, Washington aurait informé Tokyo courant mars que les livraisons de sa commande d’environ 400 Tomahawk, initialement prévues pour mars 2028, risquaient d’être retardées. « Les Chinois observent cette situation avec un certain plaisir, note François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique. Si les Etats-Unis rencontrent des difficultés pour rétablir leurs stocks à brève échéance, cela pourrait les dissuader d’adopter une position trop forte vis-à-vis de Pékin en cas de crise dans la région Asie-Pacifique. »
D’autant qu’avant même le début de la guerre contre Téhéran, les réserves américaines étaient déjà considérées comme lacunaires par les cercles stratégiques. « Les plus à risque sont les munitions offensives à longue portée », confirme une source militaire. Soit celles qui ont été les plus tirées contre l’Iran. « Des années de sous-financement ont eu comme conséquence des stocks insuffisants de missiles de précision, notait dans une étude publiée le 9 avril le Mitchell Institute, un think tank spécialisé dans les questions aériennes à Washington. Le manque de missiles air-air, d’armes antinavires et d’autres munitions de précision accroît le risque d’échec d’une opération américaine de contre-attaque face à un débarquement chinois à Taïwan. »
Narratif de Pékin
En dépit de la perturbation de ses approvisionnements en pétrole à la suite du blocus du détroit d’Ormuz, l’enlisement américain en Iran arrange en effet Pékin. « Le régime peut s’en servir pour renforcer les doutes sur la crédibilité de la protection américaine dans le détroit de Taïwan, observe Mathieu Duchâtel, directeur des Études internationales à l’Institut Montaigne. C’est un moyen d’amplifier sa campagne visant à démoraliser les partisans de l’indépendance, et de favoriser les forces politiques compatibles avec son objectif de réunification. » La Chine n’a pas attendu pour décliner cette stratégie. En avril, Xi Jinping a reçu Cheng Li-wun, la cheffe de l’opposition taïwanaise, considérée comme plus favorable à Pékin, en vue de conforter l’hypothèse d’une « solution » politique entre l’île et le continent. Une première depuis onze ans.
La flambée des cours en Asie offre en parallèle une occasion unique d’enfoncer un coin entre Washington et ses alliés régionaux. « La Chine a un boulevard pour déployer un narratif selon lequel Donald Trump a imposé un risque énergétique inconsidéré au Japon, à la Corée du Sud et à Taïwan – tous très dépendants des hydrocarbures provenant du Golfe, pointe Mathieu Duchâtel. Tout ce qui contribue à décrédibiliser les Etats-Unis est bon à prendre. » Et le plus sûr moyen de se vendre en pôle de stabilité alternatif, loin des soubresauts de la politique trumpienne. En Corée du Sud, l’annonce dans la presse du transfert d’un système américain THAAD vers le Moyen-Orient a fait grand bruit en mars, et poussé le commandant des forces américaines en Corée, Xavier Brunson, à préciser un mois plus tard que seules des munitions avaient été déplacées.
Alors qu’aucune fin de conflit ne se dessine malgré les pourparlers, les difficultés pourraient aller crescendo pour Washington. « Les Etats-Unis ne sont plus en position de dicter leur politique à des nations indépendantes », a raillé le porte-parole du ministère iranien de la Défense, Reza Talaei-Nik, le 28 avril à la télévision iranienne. De quoi, à plus de 6 000 kilomètres de là, aiguiser les appétits chinois sur Taïwan ? « Même si la baisse des stocks américains de munitions est positive pour la Chine, la tournure du conflit en Iran pourrait l’inciter à la prudence et au renforcement de ses capacités, nuance Mathieu Duchâtel. Comme l’avait déjà montré la guerre entre la Russie et l’Ukraine, la puissance militaire ne suffit pas toujours à obtenir les effets escomptés. » Une leçon que Pékin aurait sans doute intérêt à méditer.
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