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Jean-Marc Jancovici : « Nous avons eu le nucléaire honteux et nous en payons les conséquences » 2026

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Jean-Marc Jancovici : "Nous avons eu le nucléaire honteux et nous en payons les conséquences" 2026
Jean Marc Jancovici : "Nous avons eu le nucléaire honteux et nous en payons les conséquences"

Que penser du revirement récent de l’Europe sur le nucléaire ? Que vaut notre mix énergétique français ? Les démocraties libérales sont-elles armées pour faire face aux défis climatiques qui se posent à elles ? Jean-Marc Jancovici. ingénieur, président du Shift Project, et incarnation d’une écologie appuyée sur la rigueur scientifique, est l’invité des Grands entretiens d’Anne Rosencher.

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    Anne Rosencher : Le 10 mars, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne et ancienne ministre d’un gouvernement d’Angela Merkel, déclarait que réduire la part du nucléaire en Europe depuis les années 1990 avait été « une erreur stratégique ». Avez-vous été surpris par ces mots ?

    Jean-Marc Jancovici : Non. Cela fait deux ou trois ans que l’opinion a viré sur le sujet : du fait de la guerre en Ukraine, les Européens sont redevenus bien plus favorables au nucléaire. Ce n’est pas un phénomène français, mais paneuropéen : partout, cette source d’énergie a gagné 15 à 20 points d’opinions positives. Outre-Rhin, l’évolution est notable puisque près d’un Allemand sur deux est favorable à la construction de nouveaux réacteurs. Et donc le discours politique s’adapte. Soyons lucides : à part quelques décisions courageuses en avance de phase – comme l’abolition de la peine de mort en France en 1981 –, les élus sont un très bon reflet de l’opinion… avec trois ans de retard !

    Après deux ans et demi de retard, la programmation pluriannuelle de l’énergie française, qui fixe la stratégie de la France jusqu’en 2036, a vu le jour en février. Dix ans, est-ce le bon horizon de temps pour planifier en la matière ?

    Ça dépend de quoi l’on parle. Si on parle d’un système électrique, le bon horizon, c’est 50 à 100 ans ; si l’on parle d’un parc de voitures ou de chaudières, c’est entre 20 et 50 ans. Mais il faut bien des points intermédiaires, et programmer à la fois des choses à l’échelle de l’année, à l’échelle de la décennie et à l’échelle du siècle.

    Et que pensez-vous du contenu de cette PPE ?

    La question que tout le monde se pose est : cette PPE propose-t-elle le bon équilibre entre le nucléaire et les renouvelables électriques ? Notons au passage que, quand on parle de renouvelables, les gens ne pensent pas à l’hydroélectricité, qui a été historiquement la première source d’énergie renouvelable. On pense plutôt à ce qui est en cours d’installation et qui provoque la colère ici ou là : les panneaux solaires et les éoliennes. Ces dispositifs ont des avantages et des inconvénients. L’avantage, c’est qu’ils sont rapides à installer ; l’inconvénient, qu’il est compliqué de bâtir un système énergétique dessus, car ils ne sont pas pilotables, du fait de leur dépendance aux éléments. Faut-il le rappeler ? Il y a du soleil uniquement dans la journée, et plus l’été que l’hiver. Si l’on a besoin, mettons, de se faire opérer la nuit, en hiver, l’électricité solaire en direct ne fonctionne pas. Les Allemands ont essayé de résoudre ce problème avec du stockage, mais n’y sont pas arrivés : on peut faire du stockage journalier, mais pas intersaison. Ils vont donc reconstruire des centrales à gaz. Nous, nous avons le nucléaire – qui présente les caractéristiques exactement inverses de celles du solaire et de l’éolien : construire un système autour du nucléaire, c’est simple ; en revanche, construire une centrale, c’est long, compliqué et éventuellement coûteux.

    Le nucléaire peut-il être modulable pour absorber l’intermittence du solaire et de l’éolien ?

    Oui, et c’est ce qu’on a fait en France, bien que la fonction première d’un réacteur soit de produire de l’électricité en permanence. Faire de la modulation du nucléaire comme on en fait de plus en plus n’est pas optimal économiquement : une centrale étant essentiellement un système à coûts fixes – celui de sa construction et des frais financiers associés –, elle coûte grosso modo la même chose que vous en serviez peu ou beaucoup. Le système parfait aurait été de ne pas avoir le nucléaire honteux pendant trente ans, de renouveler le parc au fur et à mesure qu’il devenait obsolète, et de compléter cela avec l’hydraulique – notamment les STEP (Stations de Transfert d’Energie par Pompage), ces barrages réversibles qui apportent énormément de flexibilité à l’échelle de la journée, voire de la semaine. La combinaison des deux, sur laquelle on a historiquement bâti notre système en France, avec un peu de gaz et un peu de charbon, formait un système qui fonctionnait bien. Et on l’a cassé.

    Pourquoi ?

    Parce que nous avons eu vingt ou trente ans de nucléaire honteux, et que cela continue d’avoir des conséquences de long terme. Ce n’est pas parce que Mme von der Leyen est subitement « frappée par la grâce » que tout rentre dans l’ordre. Le nucléaire, c’est un système avec beaucoup d’inertie, où les projets s’inscrivent à l’horizon de décennies. C’est pourquoi, même si personnellement j’aime beaucoup le nucléaire, notre situation actuelle justifie qu’on investisse dans les renouvelables, à condition de savoir gérer le réseau en pareil cas : c’est la seule chose qu’on soit capable de construire dans les années qui viennent. Enfin, il faut aussi et impérativement se poser cette autre question : faut-il plutôt pousser les feux sur l’accélération des moyens de production électriques – éolien, solaire, nucléaire – ou tenter d’accélérer la demande, c’est-à-dire encourager les particuliers et les industries à consommer davantage d’électricité en remplaçant progressivement les usages fossiles ? Personnellement, je pense que le meilleur service qu’on puisse rendre à tous les moyens de production décarbonés, c’est tout simplement que leur demande augmente.

    Vous avez participé au Grenelle de l’environnement en 2007, conseillé Nicolas Hulot avant qu’il ne soit ministre, et pu observer ici ou là les mécanismes de la prise de décision politique sur les questions qui vous intéressent. Quelles leçons en avez-vous tirées ?

    Un élément me paraît partagé par la quasi-totalité des partis politiques : ils n’ont pas compris l’importance de l’énergie dans la structuration du monde moderne. Peut-être en partie parce que l’attention médiatique traite le sujet en l’intercalant entre les retraites, la diplomatie et la gestion de l’inflation, et fixe notre regard sur des indicateurs conventionnels (notamment les prix) qui s’écartent de plus en plus du monde physique. Or l’énergie est ce qui régit le monde physique : ce qui compte, c’est la quantité d’énergie disponible, pas son prix. Vous n’avez qu’à voir le débat aujourd’hui : il est question que 25 % des exportations mondiales de pétrole arrêtent de transiter par le détroit d’Ormuz, et de quoi parle-t-on ? De prix ! Le vrai sujet avec ce qui est en train de se passer en ce moment, c’est notre dépendance à un pétrole importé dont la disponibilité future va baisser de toute façon, que cela nous plaise ou non. Le dernier moment où l’on a été un peu sérieux sur la question, c’était au moment des chocs pétroliers. Depuis, c’est traité par-dessus la jambe. Et on en arrive à un François Hollande, qui se dit que fermer la moitié des réacteurs nucléaires ne pose aucun problème. C’est de la négligence. L’énergie est un sujet connecté à tout, car c’est la nourriture des machines. Si l’on a beaucoup d’énergie, on a beaucoup de machines, donc beaucoup de production, donc beaucoup de revenus. C’est aussi simple que cela. On serait bien inspirés de s’occuper plus d’énergie, quel que soit le sujet économique ou social qu’on regarde.

    Les opinions publiques sont de moins en moins climatosceptiques qu’il y a dix ou quinze ans. Selon vous, a-t-on pris la mesure du défi qui se présente à nous ?

    En la matière, la réponse aux sondages est souvent fonction de la question posée. Une étude de l’association Parlons Climat a montré que le taux de climatosceptiques dans les sondages augmente si l’on propose davantage de réponses climatosceptiques dans l’éventail des choix. Dit autrement, si vous proposez seulement deux réponses – le changement climatique existe : oui ou non –, vous obtenez 25 % de climatosceptiques. Mais si vous proposez : « il existe, mais ce n’est pas dû à l’homme », « le climat a toujours varié », etc., le taux de réponses négatives augmente très fortement. Qu’est-ce vraiment un climatosceptique ? Je ne sais pas. Quand vous regardez les gens qui sont réellement défiants vis-à-vis des bases scientifiques, c’est moins de 10 %. En revanche, vous avez une bonne frange de gens que je nomme les « climato-énervés ». Ils ne nient pas le changement climatique, mais ils ne se reconnaissent pas dans le monde proposé pour le combattre, ou dans les personnes vocales sur le sujet. Ils se disent : « la voiture électrique, c’est trop cher pour moi » ; « Les bobos m’emm…ent » ; « J’ai envie de griller de la viande sur mon barbecue le week-end. » En gros, c’est jeter le bébé avec l’eau du bain : parce qu’ils n’aiment pas les préconisations, ou leurs messagers.

    Vous dites parfois que le réchauffement de 4 degrés sur la Terre en 10 000 ans l’a totalement modifiée. Que ferait donc 1,5 degré en un siècle ?

    1,5 degré, on y est quasiment. Vous allez me dire : et alors ? On est vivants. Mon salaire continue d’arriver sur mon compte à la fin du mois, et il y a toujours de la nourriture au supermarché. Le problème, c’est qu’une partie des conséquences de ce qu’on a fait va arriver avec le temps. Par exemple, le Groenland a commencé à fondre, et cela va continuer pendant encore des siècles ou des millénaires, quoi qu’on fasse désormais. De ce fait, le niveau des océans va s’élever, à terme, de quelques mètres. Le coup est parti. Cela rendra beaucoup d’infrastructures portuaires inopérantes ; repoussera les nappes phréatiques à l’intérieur des terres, notamment dans les côtes basses qui sont souvent des plaines cultivées ; et à 2 degrés, 90 % des glaciers des Alpes vont disparaître à terme. Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui, ces conséquences sont le plus souvent indolores grâce à l’énergie abondante : on reconstruit rapidement, on climatise en cas de canicule, on pompe et on évacue en cas d’inondation, on peut se nourrir à partir de ce qui a poussé loin parce que des camions circulent quand on n’a plus rien qui pousse à côté. L’énergie abondante, c’est la baguette magique qui permet de répondre à tout. Or, à l’horizon des conséquences importantes du changement climatique, dans 50 à 100 ans, cette abondance énergétique sera en partie derrière nous : on va devoir gérer davantage de situations critiques avec moins de moyens. Il y aura un « effet cisaille » dont je ne sais pas vous dire à quelle échéance il arrivera, mais il arrivera. Si vous devez gérer simultanément une catastrophe climatique et le blocage du détroit d’Ormuz, par exemple, les choses vont vite se tendre.

    Une question revient souvent dans le débat : le libéralisme philosophique et politique, qui fonde nos sociétés occidentales, est-il armé face au défi climatique ?

    Gérer une ressource contrainte passe par de la planification, et la planification est clairement plus facile dans les Etats forts. On le voit du reste : la Chine avance à coups de plans quinquennaux. Entendons-nous : je ne dis pas que j’ai très envie d’un régime à la chinoise en France. Mais il faut avoir conscience que chaque médaille a son revers. Les Chinois avancent vite parce qu’il y a un certain nombre de sujets sur lesquels ils ne demandent pas son avis à la population, et qu’ils bénéficient de la continuité d’un système sans alternances politiques. Chez nous, il y a un risque que les choses se fassent à nos dépens : quand vous avez une contrainte et que vous n’êtes pas capable de vous organiser pour la gérer, c’est la contrainte qui gagne. Et c’est ce qui est déjà en train de se passer en Europe, pour partie.

    N’est-ce pas justement la force de la démocratie que de s’autoréguler et de s’autocorriger par le débat public et le vote ?

    Comme le disait Tocqueville, la démocratie est un système lent. Et les systèmes lents sont adaptés aux périodes de prospérité, quand vous avez le temps de faire « essai-erreur » sans qu’il y ait de sanction. C’est pourquoi les démocraties sont des régimes puissants en période de prospérité, et plus fragiles par gros temps. Il y a quand même quelques exceptions : le Royaume-Uni est resté une démocratie pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais cela demande des consensus très forts au sein de la population. Aujourd’hui, on voit bien que depuis que l’Europe a arrêté sa croissance réelle, autour de 2007, des craquements se font sentir dans les urnes.

    Pour vous, sommes-nous déjà en décroissance ?

    Plusieurs indicateurs le suggèrent. Mon préféré est la quantité totale de marchandises chargées dans des camions une année donnée. Car à quelques exceptions près – les marchandises acheminées par train ou par bateau –, il y a toujours un bout de camion dans le transport des biens. Cet indicateur est en baisse en Europe depuis 2007, ce qui traduit une contraction de l’économie physique. Selon moi, on se raconte des histoires de croissance du PIB avec des artefacts, alors que depuis la fin des années 2000, la décroissance de l’économie « réelle » a commencé. C’est depuis cette époque, incidemment, que l’on voit de plus en plus de gens avoir du mal à boucler leurs fins de mois. Mais la population encore greffée sur les bienfaits de la mondialisation ne le ressent pas, et donc ne l’intègre pas dans son diagnostic.

    Les métropoles tertiarisées ?

    Oui, les décideurs de ce monde-là vivent toujours dans la croissance réelle, puisque l’approvisionnement énergétique mondial, lui, est en croissance réelle. Ils constituent une caste de privilégiés (dont nous faisons partie vous et moi), qui monopolise un peu la conversation publique et le diagnostic public, et qui, par-là, influence très fortement la prise de décision. Parce que leur souci premier, globalement, c’est de maintenir le plus longtemps possible la marche des choses telle qu’elle les avantage. Et cela devient de plus en plus insupportable aux autres. En 2011, j’avais écrit dans Les Echos un article dont le titre était « Marine Le Pen, enfant du carbone » : ne pas s’occuper de la décrue énergétique fossile qui a commencé, c’est nourrir le sentiment d’abandon d’une partie de la population, et donc faire monter les gens qui prospèrent sur ce sentiment d’abandon. De ce point de vue, tout se déroule comme prévu.

    Vous faites des scénarios avec le Shift Project. Mais dans un monde aussi imprévisible, comment les construire ? Faut-il intégrer des guerres, des épidémies, ou au contraire des scénarios techno-optimistes ?

    Un scénario n’est pas une prévision. C’est une histoire aussi vraisemblable que les hypothèses et les lois d’évolution qu’on y met. Si les hypothèses sont farfelues, vous avez un film de science-fiction, cela peut faire réfléchir, mais cela a ses limites. La poussée des populismes en partie alimentée par la raréfaction du pétrole, je peux dire : « je l’avais prévu ». En revanche, un domaine où je ne le dirai jamais est le déclenchement des guerres. Car ces dernières relèvent de la tectonique des plaques. Ce qu’on sait, c’est que quand vous mettez l’énergie sous tension, une disruption surviendra. Mais personne ne peut vous dire exactement où, quand, ni avec quelle intensité.

    L’intégralité de l’entretien est à retrouver en vidéo sur YouTube et Dailymotion, mais aussi en podcast audio surApple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

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