
Une enquête très éclairante : la cartographie mondiale des « Radicalités religieuses » que publient le 8 octobre les éditions Albin Michel sous la direction Alain Dieckhoff, directeur de recherches au CNRS (CERI/Sciences Po), fournit de précieuses clés pour comprendre « l’effervescence du religieux » dans le monde grâce aux contributions d’excellents spécialistes.
Si la sécularisation se poursuit sur le plan de la pratique notamment, le religieux fait un retour fracassant dans le débat public, souvent mobilisé par les acteurs politiques (Poutine, Trump, Modi…). Une « mutation mondiale » est à l’œuvre, dont les mouvements les plus radicaux tirent profit.
L’Express : Le XXIe siècle est-il religieux ?
Alain Dieckhoff : On a cru, à tort, que la modernité marginaliserait définitivement le religieux. Or celui-ci fait un retour en force dans l’espace public, et ce partout dans le monde. En février dernier, Donald Trump a créé au sein de la Maison-Blanche un « bureau de la foi » destiné à protéger une liberté religieuse prétendument menacée par les administrations démocrates.
Au même moment, le Premier ministre indien Narendra Modi effectuait un bain rituel lors de la Kumbh Mela, immense pèlerinage au nord de l’Inde. Au Moyen-Orient, le Hamas justifie ses actes terroristes au nom de « la foi et la croyance » tandis que des rabbins de l’armée israélienne désignent la guerre à Gaza comme « ordonnée par Dieu ». Quant à Vladimir Poutine, il prétend « désataniser » l’Ukraine… Mais on pourrait également évoquer la Papouasie-Nouvelle-Guinée, cet État du Pacifique qui vient de constitutionnaliser son identité chrétienne.
Une récente étude parue dans Nature communications conclut pourtant au déclin du religieux, même s’il n’a pas la même ampleur partout dans le monde…
Cet article se concentre sur la sécularisation entendue comme baisse des pratiques et diminution de l’importance accordée à la religion par les individus. Or, il ne s’agit là que d’une dimension de la sécularisation. Cette dernière prend deux autres formes. D’une part, la différenciation des sphères, c’est-à-dire la séparation des activités politiques, sociales, économiques d’avec le religieux, un phénomène quasi universel. D’autre part, la sécularisation renvoie à la privatisation de la religion, c’est-à-dire sa relégation dans le for intérieur. Cette dimension majeure de la sécularisation est clairement en panne car, même en Occident, la religion est redevenue une affaire publique. Certains responsables religieux ont abandonné la posture de retrait qui était la leur au profit d’une posture d’affirmation offensive tandis que parallèlement des leaders politiques, en particulier populistes, n’hésitent plus à solliciter le registre religieux.
Le religieux renaît principalement sous des formes intransigeantes que vous qualifiez de radicalités. Pourquoi avoir préféré ce terme à ceux de fondamentalismes ou d’intégrismes ?
Notre ouvrage ne porte pas sur le religieux « mainstream » mais sur les courants qui défendent un religieux plus affirmé, plus absolu. Les mouvements religieux que nous étudions dans ce livre, du salafisme à l’évangélisme, en passant par le bouddhisme militant, l’ultra-orthodoxie juive et le catholicisme identitaire, prétendent revenir aux racines et aux fondements de leur religion. Il importe toutefois de bien distinguer deux types de radicalités. L’une piétiste entend défendre la « vraie » foi et la stricte observance des pratiques religieuses. Elle ne formule pas de projet politique. Les catholiques défendant les rites pré conciliaires, les juifs ultra-orthodoxes et les salafistes entrent dans cette catégorie. Une deuxième forme de radicalité que l’on peut qualifier d’activiste veut, elle aussi défendre les vertus d’une rigoureuse orthodoxie, mais en intervenant énergiquement dans la sphère publique, avec l’objectif final d’édifier un État religieux : c’est le cas des Frères musulmans, des sionistes religieux et des identitaristes chrétiens américains qui font de l’entrisme au sein du Parti républicain notamment. Cela dit, il existe des passerelles entre ces deux types de radicalité, généralement dans le passage du piétisme vers l’activisme, comme dans certaines formes de salafisme qui ont donné naissance à des groupes prônant le djihad global (Al-Qaida, Organisation de l’Etat islamique…).
Entre le piétisme et l’activisme, quelle forme de radicalité fait le plus d’adeptes actuellement dans le monde ?
Nous ne disposons pas de données d’ensemble sur ce point. Tout au plus peut-on avoir parfois une idée de ce rapport de force interne à travers les résultats électoraux. Ainsi en Egypte lors du dernier scrutin compétitif (2011), les salafistes obtenaient 25 % des suffrages contre 45 % pour les Frères musulmans. En Israël, les partis ultra-orthodoxes (piétistes) ont obtenu 18 sièges et les sionistes religieux (activistes) 14 sièges aux élections de 2022.
Ces différentes radicalités religieuses trouvent-elles leur source dans un même rejet de la modernité ?
En Occident, la remobilisation autour d’une identité chrétienne réaffirmée est plus réactive qu’ailleurs. La foi propose un contre-projet à la modernité. Dans les autres traditions abrahamiques où l’observance des pratiques religieuses est demeurée plus forte, les défenseurs d’une approche intégrale de la religion considèrent qu’il faut renforcer la présence du religieux dans la société. Ils rejettent la société des individus et insistent sur la nécessité de faire communauté et de donner sens à celle-ci.
Pour renforcer leur poids dans la société, la plupart de ces courants religieux incitent leurs fidèles à faire beaucoup d’enfants. La dynamique démographique ne va-t-elle pas jouer en leur faveur ?
De ce point de vue, Israël offre un exemple significatif. Les ultra-orthodoxes constituent actuellement 12 % de la population totale. D’ici 2040, ce pourcentage pourrait, selon les projections, s’élever à 20 % (et à 35 % de la population juive contre 17 % aujourd’hui). Cet essor démographique s’explique par un taux de fécondité élevé. Les familles de 7-8 enfants sont fréquentes.
Depuis quelques années, l’Église catholique enregistre en France une forte hausse de demandes de baptêmes de la part de jeunes adultes et d’adolescents. Est-ce un phénomène spécifiquement français ?
Il ne faut pas exagérer ce phénomène même s’il est bien réel. Ces baptêmes d’adultes ont gagné en visibilité certes, mais précisément du fait que le baptême des jeunes enfants n’est plus automatique, comme il l’était depuis des siècles. Ce développement des baptêmes d’adultes vient donc paradoxalement souligner une réelle déchristianisation.
Denis Pelletier explique que le catholicisme est devenu une « minorité globale ». Quelles sont les conséquences de ce nouvel état de fait ?
Denis Pelletier montre que « le catholicisme est (presque) partout présent dans le monde, mais aussi (presque) partout minoritaire, en Afrique et en Asie en raison de la présence bien plus massive d’autres religions, en Europe et en Amérique du fait de la sécularisation ». Ses courants les plus radicaux, eux-mêmes minoritaires au sein de la catholicité nationale, ne cessent de perdre leurs combats (contre les unions de même sexe, pour la restriction du droit à l’avortement…). Ils agissent comme des minorités actives, insérés dans des réseaux transnationaux. Leurs combats religieux ont été redéfinis en combats civilisationnels ce qui permet l’émergence d’un identitarisme chrétien dont beaucoup de populistes se font les avocats.
Le salafisme et l’évangélisme sont les deux mouvances qui ont le mieux profité de la mondialisation. Elles ont, selon vos co-auteurs et vous-même, « reconfiguré le paysage religieux mondial ». Comment expliquer leur dynamisme ?
Il est vrai que la récente vague de mondialisation, depuis les années soixante-dix, a été propice à l’expansion de l’évangélisme et du salafisme. Leurs représentants ont bien compris les ressorts de la globalisation et ont su en exploiter les dynamiques. Ils ont développé des réseaux transrégionaux s’appuyant aussi bien sur des sites religieux, que des écoles, des banques, des médias… Ces deux mouvances sont dans une logique de conversion, elles cherchent de nouveaux adeptes. L’évangélisme est en adéquation avec l’affirmation de l’autonomie du sujet. Le salafisme, lui, séduit par la simplicité de ce qu’il prône. Il promet un retour à une forme d’authenticité musulmane. Le discours de ces deux mouvances religieuses englobe tous les aspects de l’existence, tant individuels que collectifs.
Au-delà de leurs différences doctrinales, il est intéressant de voir comment ces deux courants interagissent dans un même environnement. C’est le cas en Afrique de l’Ouest, notamment au Nigeria, où ils sont en compétition. Dans le chapitre qu’il leur consacre, Brahim Afrit montre bien leur capacité à proposer une « alternative à la modernité politique véhiculée par la mondialisation et héritée du colonialisme via l’État-nation séculier ».
En 2025, on tue au nom de Dieu. Dans son chapitre, Paul Zawadzki cite l’étude de la Fondapol sur « les attentats islamistes dans le monde ». On en dénombrait 2194 entre 1979 et 2000 ; 8 265 entre 2001 et 2012 ; 56 413 depuis 2013 jusqu’en avril 2024. Assiste-t-on à une « radicalisation de l’islam » ou à une « islamisation de la radicalité », selon l’expression d’Olivier Roy, qui signe le chapitre sur l’identitarisme chrétien irreligieux en Europe ?
Il faut dépasser cette dichotomie. Le constat que l’on peut faire est que, en Europe, les individus qui ont commis des attentats djihadistes n’avaient généralement pas reçu d’éducation religieuse poussée. Leurs itinéraires sont plutôt marqués par la déstructuration sociale. Il n’en reste pas moins qu’ils sollicitent bien un registre d’action religieux, et non pas politique. Jean Birnbaum a eu raison, dans son livre Un silence religieux (2016) d’insister sur cette mobilisation du religieux que la gauche, mal à l’aise avec cette rhétorique religieuse, a eu tendance à ignorer et minimiser.
De nombreux chefs d’États prétendent incarner une mission providentielle, à commencer par Vladimir Poutine et Donald Trump. Assiste-t-on à l’émergence d’un « nationalisme religieux » ?
Cette expression renvoie à l’intrication entre le national et le religieux qui, en effet est aujourd’hui indéniablement davantage présent. Elle désigne deux processus qui peuvent d’ailleurs être complémentaires. D’une part, la mobilisation par des acteurs politiques du religieux. L’hommage à l’influenceur Charlie Kirk – lui-même nationaliste chrétien de la droite radicale -, assassiné début septembre, en offre un remarquable exemple. On y a vu le président Trump souhaiter le « retour de la religion en Amérique, car sans frontières, sans la loi et l’ordre et sans la religion, on n’a plus de pays ». Le deuxième processus est l’implication d’acteurs religieux en politique afin de mettre la religion au centre de la cité. Ici on aura des rabbins sionistes religieux qui veulent édifier un Etat selon la halakha (loi religieuse juive) ; là des cheikhs qui prônent un Etat selon la sharia. Le nationalisme religieux n’est pas un épiphénomène car plus que jamais, le religieux se trouve mêlé au politique.





