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« Sans l’UE, l’Europe serait aujourd’hui en plein chaos » : l’analyse de l’historien Harold James 2026

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"Sans l’UE, l’Europe serait aujourd’hui en plein chaos" : l’analyse de l’historien Harold James 2026
"Sans l’UE, l’Europe serait aujourd’hui en plein chaos" : l’analyse de l’historien Harold James

Dans un contexte international troublé, l’esprit libéral des années 1990 se retrouve parfois mis au banc des accusés, désigné comme le grand responsable d’une partie des maux actuels de notre société, notamment en matière de mondialisation et d’immigration. Pourtant, sans cette décennie, le désordre des années 2020 serait probablement survenu plus tôt. C’est la thèse défendue par Harold James, professeur d’histoire à l’université de Princeton, dans une récente tribune publiée sur The Globalist. Il y répond à un texte paru sur ce même site d’analyses internationales par l’économiste Branko Milanovic, spécialiste des inégalités. Dans cet article, le concepteur de la célèbre « courbe de l’éléphant » revient sur les « illusions » de la mondialisation libérale des années 1990, « des idées qui se sont presque toutes révélées erronées ». Une lecture qui s’inscrit dans une remise en cause plus large de cette décennie, que des historiens comme Gary Gerstle décrivent comme le moment de domination d’un « ordre néolibéral ».

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    Une remise en cause réellement fondée ? « Il est devenu à la mode ces derniers temps de condamner les principales évolutions économiques que le monde a connues dans les années 1990. Mais, à mon avis, nous le faisons à nos risques et périls », écrit Harold James, qui prolonge cette analyse dans un entretien accordé à L’Express.

    Sans 1990, 2020 aurait été pire

    Celui-ci voit dans ce rejet un consensus émergent tant à gauche qu’à droite, citant entre autres le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio qui, lors de la dernière conférence de Munich, a expliqué comment l’ »euphorie » de cette époque « nous a conduits à commettre de terribles erreurs ». L’universitaire britannique pointe une recomposition politique où certains discours mêlent préoccupations sociales et logiques nationalistes, notamment dans des mouvements populistes en France, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. A gauche, certains responsables adoptent un langage similaire et une approche de la politique plus frontale et plus conflictuelle, estimant que c’est à cette condition qu’elle peut redevenir efficace. A ses yeux, cette évolution rapproche, par certains aspects, les stratégies politiques de la droite et de la gauche.

    « Sans la libéralisation des années 1990, nous aurions été bien plus rapidement dans le monde des années 2020 — sans l’interlude qui a permis à tant de personnes d’être mieux loties et de s’épanouir davantage », défend l’auteur dans The Globalist. Comment expliquer, dès lors, ce rejet des apports de cette décennie ? « Ce phénomène, nous explique-t-il, est particulièrement fort dans les pays industriels riches. Il est inévitable que des Etats qui se trouvaient autrefois au centre du jeu perdent progressivement du terrain en termes relatifs », estime l’auteur de Seven Crashes: The Economic Crises That Shaped Globalization (Yale University Press), classé parmi les meilleurs ouvrages économiques de 2023 par le Financial Times. Le vote en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016 constituent le tournant décisif : « Le slogan Make America Great Again, c’est vouloir arrêter le cours de l’histoire. Or cette tentative de figer le processus historique est impossible et irréaliste. Quand les gens s’y essaient, cela produit des effets terriblement contre-productifs, et c’est précisément ce que nous vivons en ce moment ».

    Selon l’historien, le rejet des années 1990 produit une nostalgie mal placée pour un monde révolu : celui d’avant 1989. A gauche, la guerre froide serait relue comme une période où la concurrence du modèle socialiste aurait contraint le capitalisme à se réformer et à devenir plus humain ; après l’effondrement du communisme, un capitalisme « débridé » aurait ainsi émergé avec des effets négatifs. A droite, cette décennie renvoie plutôt à un moment de domination américaine — avec le Royaume-Uni comme allié — où l’Occident aurait gagné la guerre froide avant de « perdre la paix ».

    La seule véritable erreur de l’Europe

    Cette relecture critique des années 1990 se traduit-elle concrètement dans le débat européen ? Affirmatif, réplique Harold James qui juge effarant le nombre de Polonais dénigrant aujourd’hui Leszek Balcerowicz, l’architecte des réformes libérales de la Pologne. Alors même que leur pays est l’une des plus belles réussites européennes et un moteur pour le continent. « Il est fréquent, avec le temps, que les populations finissent par se retourner contre les initiateurs de ces réformes », souligne-t-il. En Pologne, la droite du PiS reproche à Balcerowicz d’avoir conclu un compromis avec l’ancienne nomenklatura communiste. La gauche, elle, estime que la transition vers l’économie de marché a été trop brutale. Des critiques que l’historien juge peu réalistes : une grande partie de l’industrie polonaise de l’époque n’était plus viable et certains compromis avec l’ancien système étaient inévitables pour conduire les transformations nécessaires. Sans la libéralisation des années 1990 en Europe de l’Est, « il y aurait eu davantage de Slobodan Milosevic et moins de Leszek Balcerowicz ».

    L’Europe a-t-elle tout réussi dans cette décennie ? Harold James pointe une erreur majeure : avoir avancé vers l’union monétaire sans intégrer pleinement les enjeux de sécurité, dans l’idée que celle-ci n’était plus un sujet. L’occasion manquée du couple franco-allemand François Mitterrand et Helmut Kohl au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique. « Des discussions ont bien eu lieu sur une coopération franco-allemande et sur une voie vers un rapprochement en matière de défense mais elles se sont heurtées à une très forte opposition de chacun des grands pays européens », regrette-t-il.

    Sans les structures européennes, tout serait bien plus chaotique

    Depuis les années 1990, certains estiment que l’Europe a perdu de son aura sur la scène internationale. « Cela s’explique en partie par une question inévitable de déclin relatif du continent », nuance Harold James. D’autres pays se développent plus rapidement — les grands marchés émergents comme le Brésil, l’Inde ou la Chine, mais aussi les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est. « Je pense aussi que l’Europe a été très introspective, trop focalisée sur la relation franco-allemande, sur ce qui se passe entre Paris et Berlin sans être suffisamment ouverte à la contribution des pays plus petits, souvent très dynamiques, mais largement tenus à l’écart des grandes discussions politiques. »

    Par ailleurs, poursuit-il, le Vieux Continent a montré une incapacité à coopérer sur de grandes questions : « Il n’existe pas de véritable politique énergétique européenne commune, ni de politique de sécurité commune ». L’insistance de l’Allemagne à abandonner l’énergie nucléaire, à l’initiative d’Angela Merkel après Fukushima, a été « une très grande erreur ». « En France aussi, il y a eu une période de négligence à l’égard de l’énergie nucléaire, même si elle est aujourd’hui perçue comme plus cruciale. » Il pointe aussi une orientation discutable dans le développement des énergies renouvelables : « On construit beaucoup de capacités solaires et éoliennes en Europe du Nord, or il faudrait davantage coopérer avec l’Europe du Sud et avec l’autre rive de la Méditerranée, notamment l’Afrique du Nord, où les conditions pour l’énergie solaire sont bien meilleures qu’au Danemark ou en Allemagne. »

    Selon l’auteur, ce regard sceptique sur l’état d’esprit des années 1990 est également appliqué à l’élargissement de l’UE, l’expansion de l’Otan ou encore l’utilité de l’OMC. Faut-il encore défendre les institutions internationales issues de cet ordre libéral ? Sur le premier point, celui-ci ne considère pas que l’UE est allée trop loin trop vite : « Dans la mesure où il existe actuellement un certain dynamisme en Europe, il est en réalité généré par les nouveaux pays membres — la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie etc. — (dont l’adhésion a été engagée dans les années 1990) — quand bien même ils demeurent politiquement instables. Mais c’est précisément l’intérêt du cadre européen : gérer cette instabilité politique. » Sans les structures européennes, « tout serait bien plus chaotique. »

    L’esprit libéral des années 1990 est-il mort ?

    A l’heure où nombre d’organisations internationales sont remises en cause, Harold James défend l’utilité du cadre multilatéral. Le FMI accomplit quelque chose d’essentiel : il coordonne la production de statistiques économiques nationales fiables : « Sans cela, le monde navigue à vue », dit-il, rappelant qu’une des premières choses que font les gouvernements autocratiques arrivés au pouvoir est de manipuler leurs statistiques, ou de ne pas les publier. Et l’OMC (qui a remplacé le GATT en 1995) et l’ONU, souvent critiquées ? « Quelle est l’alternative ? L’action unilatérale ? C’est exactement ce que nous voyons en ce moment, et c’est très déstabilisant. Cela va en réalité renforcer le sentiment qu’on a besoin de ce cadre international, et que l’ONU comme forum de règlement des différends n’est pas dépassée. »

    La mondialisation a-t-elle conduit au déclassement des classes moyennes et du déclin industriel, comme on l’entend parfois ? « Le diagnostic selon lequel la mondialisation est responsable de la perte d’emplois et de la perte relative de statut n’est qu’une moitié de la vérité, voire moins. » Selon lui, changement vient de la technologie plutôt que de la mondialisation : « Les tentatives de relocalisation industrielle rapatrient des processus de production, mais ceux-ci n’impliquent presque plus de travail manuel, désormais effectué par des machines. » Le spécialiste prend l’exemple des grands centres de données actuellement en construction aux Etats-Unis : il y a effectivement beaucoup de travail manuel pour les ériger, mais une fois opérationnels, ils nécessitent peu de travailleurs peu qualifiés. »

    Personne ne se revendique plus néolibéral, c’est désormais un gros mot

    Sur l’immigration, son désaccord avec Branko Milanovic est frontal. Dans le catalogue des illusions des années 1990, l’économiste serbo-américain range l’hypocrisie des discours occidentaux vantant la diversité et les sociétés multi-ethniques alors que par la suite ont été mis en place « des obstacles de plus en plus importants à la libre circulation du travail », surtout en Europe. Une lecture que conteste Harold James : « Ce qui a posé problème — pas seulement dans les années 1990, mais plus généralement lorsque la migration est devenue une question explosive — c’est la combinaison entre la migration et des systèmes de protection sociale trop étendus. Dans ce contexte, on commence à penser que les migrants, au lieu de travailler dur et de contribuer à la construction du pays, profitent du système. »

    Cet esprit libéral des années 1990 est-il mort ? Malgré les droits de douane de Trump et les tensions géopolitiques, la mondialisation, indiquent les données, reste robuste, la plupart des pays n’ayant pas riposté en relevant leurs propres barrières commerciales. « Même des puissances comme la Chine ou les Etats-Unis ne peuvent pas être totalement autosuffisantes : la production moderne dépend de très nombreux composants provenant de dizaines de pays différents. Un iPhone, par exemple, mobilise entre 20 et 40 pays fournisseurs. L’interdépendance mondiale persiste donc — et cela renforce l’idée qu’un système commercial international fondé sur des règles reste non seulement nécessaire, mais inévitable », se félicite Harold James, optimiste : « les gens finiront par voir qu’un monde interconnecté est bénéfique, et qu’il a besoin de mécanismes pour en réguler les échanges. Ce qui pourrait redonner de l’attrait à un ordre économique mondial fondé sur des règles, autrefois qualifié de néolibéral ».

    Le terme n’est-il pas devenu repoussoir ? « C’est désormais un gros mot, et personne ne se revendique plus néolibéral. Aujourd’hui, les gens catalogués comme néolibéraux ne sont rien de plus que des libéraux classiques. Les objectifs du libéralisme classique — la liberté, l’autonomie personnelle — sont des idéaux qui étaient puissants dans les années 1990… et qu’il ne faudrait pas dénigrer. »

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