Quel est le point commun entre un campus d’intelligence artificielle construit avec Mistral en Île-de-France et le rachat de TikTok aux États-Unis ? Dans les deux cas, le nom de MGX est bien en vue sur les contrats. Cette société d’investissement émiratie, créée en 2024 par le fonds gouvernemental Mubadala et la compagnie d’IA G42, place ses pions à une vitesse stupéfiante dans la tech occidentale, avec déjà 100 milliards de dollars d’actifs sous gestion.
Elle n’est pas seule en provenance du Golfe arabique. Le fonds souverain saoudien (PIF) s’est offert il y a quelques jours le géant du jeu vidéo Electronic Arts pour 55 milliards de dollars – une des plus grosses transactions jamais signée dans le secteur. Le Qatar Investment Authority vient quant à lui d’injecter trois milliards de dollars dans la société américaine Blue Owl Capital afin de construire des centres de données. Le fonds souverain de ce petit Etat apparaît aussi sur la liste des investisseurs du dernier tour de table de la puissante start-up Anthropic (Claude), amassant 13 milliards de dollars début septembre.
Ces engagements, loin d’être exhaustifs, ne sont pas des coups isolés. Ils s’inscrivent dans de multiples plans de transformation régionaux : Vision 2030 en Arabie saoudite ou bien Centennial 2071 aux Émirats. Le Bahreïn, le Koweït, ou Oman en ont de similaires. Le but : diversifier leurs économies au-delà de la rente pétrolière en faisant du numérique, un secteur très rentable depuis plusieurs années, un pilier majeur de leur PIB. « Les fonds du Golfe s’orientent naturellement vers tout ce qui peut capter une base massive d’utilisateurs et fonctionner à grande échelle. TikTok [dans lequel MGX est désormais actionnaire à hauteur de 15%] était dans ce contexte une opportunité unique, se trouvant à l’intersection de l’IA et de l’économie mondiale de l’attention », note Mohammed Soliman, chercheur au Middle East Institute et auteur du livre à paraître, West Asia : A New American Grand Strategy in the Middle East.
Les jeux vidéo ont des avantages comparables. « Nvidia a commencé dans le gaming… Ce secteur a un fort pouvoir d’innovation à la fois dans le domaine matériel et celui du logiciel », rappelait Marwan Al Zarouni, PDG de l’IA pour le ministère de l’Economie et du Tourisme de Dubaï, lors d’une conversation au printemps avec L’Express. Avec en prime, comme dans le sport, l’exercice d’un réel « soft power ». Le pari de l’Arabie saoudite, via le PIF, dans Take-Two Interactive (saga GTA), CapCom (Street Fighter, Resident Evil) ou encore Nintendo – des noms bien connus des jeunes joueurs – contribue à adoucir l’image d’un royaume ultra-autoritaire.
Des fonds riches et… agnostiques ?
L’intelligence artificielle constitue la priorité absolue. De Riyad à Abu Dhabi, les placements massifs affluent vers les grands projets occidentaux. « Les Émirats investissent par exemple dans l’ensemble de l’écosystème du calcul, explique Mohammed Soliman. Aux États-Unis, ils se concentrent sur l’inférence – avec Stargate, où G42 est partie prenante. En Europe, ils visent l’entraînement des modèles. Mistral leur donne un accès direct au développement de l’IA européenne. Différentes régions, différents paris. » Ces participations séduisent les pays occidentaux pour une raison simple : les capitaux disponibles sont considérables. De quoi sponsoriser les infrastructures IA très coûteuses, notamment en France, où « il existe un besoin important de financement pour les data centers », confirme Sylvain Duranton, directeur monde du BCG X. Des tickets à plusieurs milliards d’euros.
Les pays du Golfe bénéficient également d’un atout : leur positionnement politique présenté comme « neutre » ou « non-aligné ». Ces derniers ont tissé depuis plus d’une décennie des relations stratégiques étroites avec l’Europe, les États-Unis ou la Chine, bien au-delà de la seule technologie. Ces partenariats s’étendent à l’énergie, à la défense, la culture… « L’Arabie saoudite, Bahreïn, Oman, les Émirats, le Qatar et le Koweït ont notamment construit un socle diplomatique profond avec les capitales européennes, observe Mohammed Soliman. Ils ne sont plus perçus comme des acteurs extérieurs, mais comme des partenaires de l’intérieur. » Cette proximité rassure sur le Vieux Continent, qui y voit un gage de « souveraineté » face aux intimidants blocs chinois et américains.
Washington grince des dents en voyant les Émirats s’acoquiner à la fois avec la Big Tech américaine et le chinois Huawei sur la 5G, les drones et la vidéosurveillance. Pour apaiser les tensions, G42 a accepté une participation massive de Microsoft dans son capital, et la promesse de minimiser ses investissements vers la Chine. Néanmoins, comme l’indique un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS), les liens perdurent avec Pékin. Dans la recherche, l’éducation…
« Ne pas se contenter de signer des chèques »
Les Etats du Golfe musclent en parallèle leur jeu. « Les investissements ont peut-être commencé comme une stratégie de diversification, des paris à long terme sur la direction que prend la technologie mondiale – les applications de l’IA, la puissance de calcul et le jeu vidéo en font partie. Mais c’est aujourd’hui bien plus que cela, observe Mohammed Soliman. Ces pays ne veulent plus se contenter de parts de capital, ou de signer des chèques. Ils souhaitent des capacités chez eux. » Des talents, des start-up et des infrastructures.
La France participe activement à ce transfert. La jeune pousse du New Space, Loft Orbital, construit notamment une usine de 5 000 m2 à Abu Dhabi afin d’y assembler des satellites. « Dans le spatial, les Émiratis n’ont pas encore un écosystème aussi foisonnant que celui de l’Europe. Mais l’intégration des technologies et les opérations après coup peuvent être réalisées sur place », expose Raoul d’Hérouville, qui dirige la filiale de l’entreprise dans le Golfe. Le spécialiste du quantique, Pasqal, teste ses ordinateurs chez Saudi Aramco, la compagnie pétrolière saoudienne, tandis que Mistral AI a développé Saba, un modèle de langage spécifiquement conçu pour l’arabe. Les États-Unis accompagnent également ce mouvement : OpenAI et Oracle ont lancé à Abu Dhabi, avec la société locale G42, un projet comparable à leur initiative Stargate.
Une première forme de retour sur investissement. « L’Arabie saoudite pourrait voir l’IA contribuer à hauteur de 135 milliards de dollars à son PIB d’ici 2030 (environ 12,4 % du PIB), soit les prévisions de gains les plus importants du Moyen-Orient », indique une récente note du Trésor français décryptant la stratégie IA du pays. Les Emirats arabes unis tablent, eux, sur 20 % de leur PIB (hors pétrole) dopé à l’IA à échéance 2031. Tout en faisant de leur université MBZAI, le « Stanford » du Moyen-Orient. Ces puissances disposent de leurs propres LLM, comme Allam en Arabie saoudite, qui alimente un chatbot baptisé « Humain ». Les Emirats utilisent le modèle open source Falcon. Une étude de TRG data centers estime que les deux Etats de la péninsule Arabique jouissent à ce jour de la deuxième et de la troisième puissance de calcul IA au monde, grâce à l’acquisition de nombreuses puces de dernière génération Nvidia.
Accro aux capitaux du Golfe, l’univers de la tech occidentale en payera peut-être un jour le prix. « Les Etats-Unis devraient garder à l’esprit que la coopération d’aujourd’hui pourrait évoluer vers la concurrence de demain », indiquait le CSIS, en janvier. Le même risque se posera, à terme, pour la France et l’Europe.






